Figure incontournable de la communauté franco-ukrainienne, Cyril Horiszny a reçu Kyiv Desk chez lui, à Lviv. Épuisera-t-on jamais ce qui rapproche ces deux nations, la France et l’Ukraine ? Olivia l’a interrogé sur ses travaux photographiques, son métier d’éditeur, d’historien, ou sur Maïdan. Et comme il serait regrettable de penser que les bonnes choses ont une fin, Cyril nous parlera bientôt de sa rencontre, à vingt ans, avec le grand dissident ukrainien réfugié en France, Leonid Pliouchtch.

O.R – Photographe passionné de l’Ukraine, cela fait plus de dix ans que tu collectes d’anciennes photographies et documents relatifs à la culture houtsoule de la région montagneuse des Carpates, située dans le sud ouest du pays. Parallèlement, tu poursuis ton propre travail photographique de ces paysages et mode de vie houtsoules. Tes photographies ont fait l’objet d’expositions en Ukraine et dans le monde entier. Peux-tu nous expliquer l’origine de ta passion pour cette ethnie et cette culture dont l’une des particularités, et pas des moindres, est d’avoir résisté à plusieurs vagues d’occupation au cours de l’histoire ukrainienne ?
C.H — Ma première rencontre avec la culture houtsoule, a eu lieu au coeur de Paris, au cinéma Cosmos, qui était dans les années 1980 la vitrine du cinéma soviétique en Europe de l’Ouest. Comme beaucoup d’enfants de diaspora, je fréquentais alors l’école ukrainienne le samedi. Un jour, notre enseignante a eu la bonne idée de nous emmener voir le film Les Chevaux de feu du célèbre cinéaste Sergueï Paradjanov, adaptation du livre À l’ombre des ancêtres oubliés de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky. Du haut de mes 10 ans à peine, je suis sorti du cinéma avec un drôle de sentiment… J’étais encore trop jeune pour apprécier l’aspect novateur du film, son esthétique riche en couleurs, la caméra virevoltante de Iouri Illienko. Cependant, je venais de découvrir un monde intriguant, à la fois poétique, cruel, traditionnel, tourbillonnant, telle la rivière Tcheremosh et finalement assez enivrant. Le monde mystérieux des montagnards houtsoules et la nature majestueuse des Carpates m’avaient donné le vertige et l’envie d’aller un jour voir ça de mes propres yeux. Lorsqu’environ vingt ans plus tard je me suis installé à Lviv, je m’y suis aventuré sans savoir que mon destin serait lié à ce peuple et à sa culture.

Cyril Horiszny. Le berger Zus préparant le fromage “brynza” pendant la transhumance.

Cyril Horiszny. Zus et son équipe de jeunes bergers dans les pâturages d’été.
O.R – Sur quoi portaient tes premiers reportages photographiques une fois installé en Ukraine ? As-tu tout de suite cherché à renouer avec l’objet de cette fascination déclenchée par les images cinématographiques des Chevaux de Feu ?
C. H — “Reportage” est un grand mot. Avant de m’installer en Ukraine, j’ai fait un road trip en Amérique du Nord, sous l’influence du roman de Jack Kerouac Sur la route. À 20 ans, je suis parti d’Edmonton dans l’ouest canadien jusqu’a New-York en m’arrêtant dans nombre de grandes villes chemin faisant. C’est à ce moment que j’ai fait mes premières gammes en photographie. À mon retour en France, j’ai appris a développer et à tirer mes photos moi-même. L’appétit venant en mangeant, j’ai continué à m’exercer en Martinique, en banlieue parisienne et dans le sud de la France. Comme beaucoup à leurs débuts, j’étais influencé par les photos en noir et blanc des célèbres “humanistes” Henri-Cartier Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis, et bien d’autres. Petit à petit, je découvrais d’autres univers à travers les livres de photos que je dévorais dans les librairies pendant mes années étudiantes à la Sorbonne. Le New-York de William Klein, le Kharkiv de Boris Mykhajlov, l’Amazonie de Sebastião Salgado, pour les plus connus… Cette diversité de sujets, de styles, de cadrages m’a poussé à chercher ma propre voie en photographie.
Lorsque je me suis rendu en Ukraine en 2002, pour poursuivre mes recherches de doctorat sur les dissidents ukrainiens des années 1960, j’ai commencé une série de photos sur les milieux urbains et ruraux des régions de Kyiv, Lviv, Odessa et Dnipro. Le critique d’art ukrainien Eugene Solonin, en voyant ma photo des fameux escaliers Potemkine m’a alors proposé d’exposer mon travail à Kyiv sous le patronage de l’Ambassade de France. C’est la première fois que mes photos faisaient l’objet d’un tel intérêt. Dans la foulée, j’ai eu le privilège de montrer cette exposition intitulée Intemporelle Ukraine à la galerie du Pont-Neuf au cœur de Paris et à la mairie de Lyon, entre autres. Cela dit, mon premier reportage photo à proprement parler traitait de la Révolution orange et a été publié dans le livre Même la neige était orange du journaliste français Alain Guillemoles.

Cyril Horiszny, couverture de Même la neige était orange.
O.R — Toi qui avais photographié “l’Intemporelle Ukraine”, te voici photographe d’un nouveau visage du pays, celui de la Révolution Orange. Rappelons brièvement de quoi il est question avec cette Révolution : en 2004, le peuple ukrainien manifeste contre le résultat des élections présidentielles considérées comme massivement truquées en faveur du candidat pro-Russe Ianoukovytch, dont la campagne a été largement et directement financée par Moscou. Que vois-tu et comprends-tu à ce moment-là à travers ton appareil photo ?
C.H – Je vois avant tout une résistance civile et une détermination à se libérer de l’emprise russe, comme jamais je n’avais vu avant chez des Ukrainiens, trop souvent résignés à mes yeux. J’étais fasciné par cette force pacifique qui a fait de la place de l’Indépendance a Kyiv le centre du monde en plein hiver. En poste, alors, à Lviv comme représentant de l’Ambassade de France en Ukraine, je fonçais a Kyiv le week-end pour être témoin de ce moment historique, équipé de mon appareil photo et de mes pellicules noir et blanc. L’ambiance avait quelque chose d’étrangement magnétique malgré le froid. L’ampleur de la contestation, les campements, la solidarité entre manifestants, la combativité, l’espoir… du pain béni pour un jeune photo-reporter amateur avide de sensations fortes. Je m’efforçais de capturer tout ceci avec mon appareil tout en savourant ce moment en tant que descendant d’Ukrainiens.
Cette révolution, malgré les déceptions qui s’ensuivirent, aura été un tournant pour l’Ukraine, mais aussi pour moi. Un soir, sur le boulevard Kryshchatyk, je suis allé me réchauffer dans un café où j’ai rencontré une jeune manifestante de Lviv, qui allait quelques années plus tard devenir mon épouse et la mère de nos enfants. Depuis, on nous associe souvent au film ukrainien Orange love. Cette révolution aura également influencé mon choix de rester en Ukraine après la fin de mon contrat avec l’Ambassade de France. Je n’avais alors qu’une hâte – continuer de témoigner à l’aide de mon appareil photo et partir à la découverte des Carpates et des montagnards Houtsoules.

O.R —Comment se passent tes premiers contacts et reportages chez les Houtsoules ?
C.H — Mes premiers contacts avec les Houtsoules se sont déroulés en plein hiver dans un bus de l’époque soviétique, lequel, de bon matin, ralliait la gare de Kolomyja au village de Kosmach à travers une route de montagne sans bitume. Je venais assister aux fêtes de Noël. Je retrouvais certaines ambiances du film Les Chevaux de feu et certaines traditions encore bien présentes. Je me régalais derriere mon objectif et commençais à me faire accepter des habitants du village, d’abord intrigués par ma présence parmi eux. D’après le dicton, «n’est pas houtsoule celui qui s’est houtsoulisé, mais celui qui est né dans les montagnes». Aucune chance, donc, de faire illusion, je restais à leurs yeux un étranger, mais je me liais d’amitié avec certains d’entre eux qui m’ont ouvert leurs portes. L’une des autorités du village, que l’on surnomme « Zus », m’a permis de vivre avec lui et ses bergers dans une cabane en bois pendant la transhumance. Une expérience humaine et photographique très forte, qui demande plusieurs jours de réadaptation quand on revient en ville.
Pour subvenir à mes besoins, je répondais à cette époque aux commandes de la presse internationale comme photo-journaliste en Ukraine et dans les pays voisins. Mais à part quelques sujets interessants à mes yeux, comme illustrer le Kyiv de l’écrivain Andreï. Khourkov pour le magazine Le Monde 2, je prenais davantage de plaisir à documenter la vie des Houtsoules qu’à prendre des photos de Julia Tymochenko, Viktor Pinchuk, Tchernobyl, de mères porteuses et d’autres sujets vendeurs sur l’Ukraine, pour de prestigieux journaux occidentaux. Dès que possible, je repartais à Kosmatch, où je me sentais bien, loin du tumulte des grandes villes. Je souhaitais raconter l’histoire de ces montagnards, sans pour autant travestir leurs réalités, parfois moins romantiques qu’elles n’y paraissent. La beauté sauvage des Carpates, l’artisanat coloré typique de Kosmatch et l’accueil de ses habitants en feraient presque oublier la pauvreté qui frappe cette région relativement isolée. Cet isolement a permis aux Houtsoules de préserver un style de vie authentique proche de la nature, mais pas question de cacher dans mes photos les effets de la modernité et de la globalisation, ni les difficultés sociales et économiques.
J’ai eu la chance d’exposer mes photos sur ce village houtsoule dans différentes villes d’Europe, comme Barcelone, Paris, Avignon, Lille, ou Anvers. Un jour, j’ai été invité à participer à un festival photo à Milan pour y présenter ces photos sur grand écran à travers un format multimédia. En guise de fond, j’ai rajouté des enregistrements sonores, réalisés au fil de mes rencontres avec les villageois. J’ai également intégré de vieilles photos de Kosmatch au début du XXe siècle. La beauté de ces images en noir et blanc m’a poussé à me documenter toujours plus sur l’histoire de ce village qui, avant la Seconde Guerre mondiale, a vu passer nombre d’intellectuels ukrainiens, à commencer par le célèbre peintre Oleksandr Novakivsky et ses élèves. J’espère un jour publier tous ces précieux témoignages visuels dans un beau livre, afin de montrer ce coin des Carpates à travers son passé et son présent.

Cyril Horiszny, Epiphanie.
O.R — Justement, parlons des Houtsoules au présent. Est-ce que la guerre d’invasion déclenchée par les Russes a changé leur manière de percevoir leur appartenance et leur identité ? Se sentent-ils aujourd’hui autant ukrainiens que houtsoules ?
C.H — Je ne pense pas que la guerre a influencé leur identité. La région de l’Ouest ukrainien a toujours été très patriote en général. Les Houtsoules n’ont jamais manqué les grands rendez-vous de l’histoire post-soviétique de l’Ukraine, à commencer par l’Indépendance du pays, les trois révolutions qui s’ensuivirent et maintenant la guerre. Fiers de leur culture houtsoule, ils se sont néanmoins sentis ukrainiens depuis longtemps. À titre d’exemple, sur une photo datant du début du XXe siècle, on peut voir poser des habitants de Kosmach, membres de la fameuse organisation politico-culturelle et sportive ukrainienne «Sitch». (* Nom adopté en référence à la place forte des Cosaques zaporogues).
Aujourd’hui, les Houtsoules payent un tribut toujours plus lourd à la guerre. Rien qu’à Kosmatch, près d’une dizaine de jeunes ont trouvé la mort au front depuis 2022. Malheureusement, les portraits de soldats sont de plus en plus fréquents sur les places de villages houtsoules, les drapeaux sur les tombes de plus en plus nombreux dans les cimetières des Carpates. Même si le front est loin et que les montagnes sont épargnées par les missiles, la guerre et le deuil touchent toutes les régions d’Ukraine jusqu’aux endroits les plus reculés. Certains sont partis au front comme volontaires. Un bataillon composé d’habitants de la région de Bukovine notamment se fait même appeler «Les Houtsoules combatifs». Ces soldats qui ont participé à la libération de territoires occupés par les Russes dans l’est de l’Ukraine utilisent entre eux le dialecte houtsoule. Cela rappelle un peu les Indiens Navajos de l’armée américaine qui communiquaient entre eux dans leur langue maternelle pendant la Seconde guerre mondiale et la guerre du Vietnam.
D’autres sont recrutés de force, car les recruteurs de l’armée ukrainienne ne sont pas actifs que dans les grandes villes. Je viens d’apprendre il y a peu qu’un ami de Kosmatch, âgé d’une cinquantaine d’années, vient d’être enrôlé. Ce père de famille est propriétaire d’un musée privé consacré à la culture houtsoule. Malgré son âge et son activité éloignée de l’armée, le fait d’avoir effectué son service militaire à l’époque soviétique en fait une recrue non négligeable.

Cyril Horiszny, Révolution orange.
O.R — Au début de cet entretien, tu disais qu’être témoin de la Révolution de Maïdan comme photographe t’avait conforté dans ton désir de t’installer en Ukraine. Comment envisages-tu aujourd’hui ta place en tant que franco-ukrainien dans l’Ukraine en guerre ?
C.H — Évidemment, lorsque des drones survolent nos têtes, ou que des habitations à côté de chez nous partent en fumée sous les missiles russes, on se demande s’il ne vaudrait mieux pas partir en France pour le bien de nos enfants. Mais tout est relatif. La ville de Lviv, malgré des attaques assez régulières, est plus épargnée que Kharkiv, et même Kyiv (N.D.L.R. : au moment de publier cet entretien, un drone russe venait précisément de toucher un bâtiment historique du centre de Lviv, faisant une trentaine de blessés…). Nous nous sommes malheureusement habitués aux sirènes, parfois aux explosions, et à cette situation absurde en général. Donc, tant que nos enfants ne se plaignent pas, nous restons. J’ai toujours essayé de chercher le positif dans les situations les plus négatives et me dis qu’ils en sortiront plus forts, du moins je l’espère. En attendant, nous nous sentons plus utiles ici avec mon épouse.
Ma place dans l’Ukraine en guerre est simple. Je ne peux pas rejoindre l’armée pour raisons de santé. Alors, nous nous efforçons, comme beaucoup d’autres, d’aider financièrement nos amis, engagés dans différents bataillons, qui manquent de moyens, de véhicules notamment. Depuis le premier jour de la guerre, je fais mon possible pour mettre en relation les gens qui en ont besoin, grâce a un carnet d’adresses assez fourni après plus de 20 ans passés en Ukraine. Ma place est par ailleurs à côté de mes amis proches qui, pour la plupart, sont en Ukraine. L’union fait la force et je me vois mal aller me dorer la pilule sur les plages du sud de la France, alors qu’eux, sont mobilisables et ne peuvent pas traverser la frontière ukrainienne depuis 2022.
En tant qu’éditeur, je réponds surtout ces derniers temps à des commandes liées au thème de la guerre. L’une de nos récentes publications est un calendrier sur les « Villes volées d’Ukraine » créé en collaboration avec des artistes de Kharkiv pour la Fondation «Ukraine in Europe», qui vient en aide aux orphelins ukrainiens de guerre. En attendant des jours meilleurs, je continue de préparer certains projets de livres avec ma maison d’édition « Leopol », spécialisée dans les arts visuels.
O.R — Tu es donc également éditeur ! Peux-tu nous en dire plus au sujet de “Leopol”. Quelle mission t’es-tu donnée en fondant cette maison d’édition ?
C.H — Mon but initial en créant les éditions “Leopol” était de mettre en valeur le patrimoine culturel de l’Ukraine à travers différents arts visuels comme la photo, la peinture, la bande-dessinée, sans délaisser pour autant les textes. L’une de nos créations les plus populaires est l’adaptation en BD de l’œuvre de l’écrivain Ivan Franko, “Héros malgré lui”. Lorsque l’idée d’introduire en Ukraine cet art si populaire en France et en Belgique m’est venue, peu ont cru en ce projet, à part un autre illuminé, le talentueux dessinateur roumain d’origine ukrainienne —Mihai Tymochenko, qui comme moi, vivait à Lviv à ce moment-là.
Au final, nous avons été invités à présenter ce livre dans toute l’Ukraine, mais également à l’étranger, dans les universités de Cambridge, Vienne, Munich, ou encore à la Fête de la BD de Bruxelles. À cette occasion, dix planches ont été traduites en français et exposées. La version allemande du livre existe, mais pas encore la version française. Avant l’invasion à grande échelle russe de 2022, nous avions également publié des BD françaises en ukrainien, avec le soutien de l’Ambassade de France en Ukraine. Parmi elles : “Le Petit prince” vu par le dessinateur Joann Sfar, ou “Le Père Goriot” vu par Bruno Duhamel. La guerre a porté un coup à notre élan. La culture doit continuer de vivre face à l’obscurantisme de l’agresseur russe, mais, aujourd’hui, le cœur n’est pas à la promotion de livres, dont j’étais pourtant très friand avant la guerre. Je me régalais des rencontres que nous organisions entre auteurs et lecteurs. Je garde donc les futurs projets de livres photo, de BD et autres dans les cartons pour le moment, et compte bien les ressortir après la victoire de l’Ukraine, espérons, le plus vite possible.
Lviv, avril 2026.

Cyril Horiszny, Maïdan, 2014.




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