Nous avons rendez-vous en bas d’une tour et ce décor si peu amène me paraît tout à fait conforme aux textes que j’ai lus de lui. L’auteur n’est pas Romain Rolland et il n’écrira pas la version ukrainienne du “Petit Prince”. Formé aux opérations humanitaires sous l’égide des institutions internationales les plus respectables, ce pilote si doué pour l’écriture serait sans doute idéalement placé pour convertir ses heures de vol en un message de paix et d’amour – mais ce n’est pas l’objet et ce n’est pas le but. Le praticien des messages humanistes sera nécessairement déçu, et même choqué, par la production poétique d’un écrivain si peu sentimental. Mais le lecteur qui aimerait mesurer le poids shakespearien de la vengeance dans la guerre russo-ukrainienne, celui qui aimerait écouter le vrai chant de la mort ou passer la main sur la carlingue encore chaude, celui-là trouvera en Vasyl Mulik son coéquipier le plus sûr.
L’équipage d’un hélicoptère comme le MI-8 comprend un commandant, un copilote et un technicien de bord. C’est dans cet hélicoptère polyvalent que ce résistant de la première heure a enchaîné les actions les plus périlleuses à Kramatorsk, Sloviansk, Amvrosiivka, Starobesheve, Savur-Mohyla, ou Ilovaisk. “Grâce à la détection rapide du tir de missile par le technicien de bord, le major Mulik est parvenu à l’esquiver en effectuant un virage à 90 degrés, sauvant l’hélicoptère et la vie de son équipage”, lit-on sur sa fiche militaire.
Voilà qui vous pose un poète, j’imagine.
Toujours est-il que notre pilote a la gorge sèche et qu’il achèterait bien une cannette. Pas de bistrot, mais un chien qui renifle et une série d’immeubles en guise de salon de thé. Puisque les courants d’air font partie du décor, autant pousser l’inconfort jusqu’au bout : après avoir commandé un Coca-Cola à la supérette du coin, Vasyl me tend une sorte de chaise longue, et je m’assieds avec la certitude que ce transat conçu pour le délassement de son usager va s’écrouler d’un instant à l’autre. C’est dans ces conditions précaires qu’il m’est donné d’apercevoir, pour la première fois, son sourire – un sourire dur comme le granit, mais franc et lumineux.
“Bazalt” (2014) est un recueil savamment composé, mais, pour bien pénétrer cet univers poétique, le mieux est de commencer par des textes courts.
First, they will take your weapons.
Then, they will take your language.
Then—your freedom.
Then—your food.
And finally, they will take your life.
Weapons. Language. Freedom. Food. Life.
It always starts with weapons.
Always.
No exceptions.
C’est sur ces fondations que s’élève la cathédrale brutaliste de Vasyl Mulik. Cette poésie, qui n’est pas l’œuvre d’un diplomate, n’est pas faite pour cette corporation. Son univers est celui des lois aérodynamiques et de la haine, des “rushistes” et de la vengeance, des corps brûlés de l’amour charnel volé à la mort – toutes choses que le lecteur retrouvera dans “Bazalt”, ce livre qui aurait très bien pu ne jamais voir le jour si la roquette dont parle sa fiche militaire avait atteint son but.
“Je suis pilote de formation. En ce sens, j’étais préparé à la guerre. C’est mon métier” minimise-t-il, alors que l’évacuation des blessés au milieu des combats relève de l’exploit le plus audacieux, et que sa vie elle-même tient du miracle. “Goodbye to all that” écrivait Robert Graves pour faire ses adieux à la guerre de 14. “Welcome to all that” est la réponse de l’Ukrainien qui ne cèdera jamais sur rien.
Il est possible que la vengeance soit une passion négative, il est possible que Titus ou Laertes se soient fourvoyés, mais cette passion élémentaire rend un son si puissant qu’elle nous permet immédiatement de sortir des “métaphores poétiques” afin de taper, pour ainsi dire, dans le dur. “Je ne suis pas un poète”, m’apprend-il, et je veux bien le croire – à ceci près que “Bazalt” est un chef-d’œuvre et qu’un chef-d’œuvre est un ouvrage contre lequel l’ennemi ne peut plus rien.
DdN
Banlieue de Kyiv, avril 2025.
Photo: Vasyl Mulik, archive personnelle.
J’aimerais remercier Natalya Gladun et Sergii Kharchuk pour avoir rendu ce portrait possible et pour leur aide inappréciable en Ukraine.
L’ouvrage de Vasyl est disponible sur ce lien :
https://booklion.lviv.ua/en/bazalt/






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