Ariane Chemin is one of France’s most respected journalists and a senior reporter for Le Monde. Over the course of a career, she has combined rigorous reporting with a keen sensitivity to individual lives caught up in history. Since the beginning of Russia’s full-scale invasion, she has travelled extensively across Ukraine, reporting from Kyiv, the Donbas and other regions affected by the war. Her latest book, La guerre, ce sont les noms propres, tells the story of contemporary Ukraine through the intertwined destinies of two Ukrainian writers, Victoria Amelina and Volodymyr Vakulenko.
Olivia est partie à la rencontre d’Ariane Chemin, grand reporter au journal Le Monde. Depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, Ariane a parcouru l’Ukraine à de nombreuses reprises, de Kyiv au Donbass, en passant par d’autres régions touchées par la guerre. Son dernier livre, La guerre, ce sont les noms propres, raconte l’Ukraine contemporaine à travers les destins croisés de deux écrivains ukrainiens, Victoria Amelina et Volodymyr Vakulenko.
O. R — Avant de discuter ensemble de votre livre récemment paru La guerre, ce sont les noms propres, un récit remarquable sur les trajectoires entrelacées de deux écrivains ukrainiens tués en 2022 et 2023 par les Russes, je voudrais recueillir vos impressions au sujet du salon du livre de Kyiv auquel vous venez tout juste de participer.
A.C — Le salon de l’Arsenal de Kyiv c’est quelque chose d’incroyable. Il ne s’est interrompu qu’une seule année, en 2022. Et pour cause : il se tient chaque mois de mai ou juin, et c’était l’année où la Russie a tenté de prendre la capitale. Kyiv était KO. L’Arsenal c’est le plus grand lieu d’exposition de la ville (note de la rédaction : dans la nuit du 15 juin, l’Arsenal ainsi que d’autres bâtiments du patrimoine culturel et religieux de Kyiv ont été ciblés et endommagés par des attaques de drones russes). Cette année 2026, il y avait beaucoup de monde, une population jeune, comme souvent en Ukraine, plutôt féminine. C’est la guerre… Mais aussi des familles au complet, heureuses de se retrouver là pour papoter, des ateliers pour enfants, de quoi manger et boire dans le jardin ( j’ai vu une poétesse commander du champagne et un plateau de fruits de mer malgré la pluie…). Les politiques viennent parfois se montrer. Il y a aussi beaucoup de soldats qui achètent des livres pendant leur permission, ou qui parlent de leurs propres ouvrages, ceux qu’ils écrivent dans les tranchées ou ailleurs. La star, cette année, c’était Artur Dron, 24 ans (l’auteur du recueil de poèmes Nous étions là, et d’un dernier ouvrage génial, Hemingway n’y connaît rien). Quand résonnent les sirènes, les débats se poursuivent au sous-sol. Parfois ils doivent carrément s’interrompre, et tout le monde râle…
O.R — Je pense que tout visiteur étranger qui a eu la chance d’assister à un évènement de ce type en Ukraine depuis le début de la guerre d’invasion à grande échelle partagera votre constat : la soif de culture y est remarquable, l’importance du livre immense. Ce qui nous permet de faire un lien direct avec votre récit. Il y est, en effet, question de la quête d’un témoignage écrit : le carnet que l’écrivain Volodymyr Vakulenko a enterré dans son jardin, non loin d’Izium, juste avant d’être assassiné par les envahisseurs russes. Un an plus tard, une jeune femme, Victoria Amelina, part à sa recherche… Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cette double histoire placée sous le signe de la mémoire ?
A.C — Je me trouvais à Kharkiv en décembre 2022. J’entends parler d’un écrivain d’albums pour enfants, Volodymyr Vakulenko, kidnappé par l’occupant russe en mars 2022 dans son petit village de Kapytolivka, et tout juste retrouvé – il est mort d’un tir de deux balles de pistolet Makarov, six mois plus tôt. Penchée au dessus de son cercueil, une bougie à la main, j’aperçois une jeune romancière de Lviv, Victoria Amelina, qui a cessé depuis le 24 février 2022 d’écrire de la fiction pour documenter les crimes de guerre russes dans une ONG. Elle a retrouvé le bref journal d’occupation de Vakulenko, qu’il tenait sur un cahier d’écolier et qui s’est interrompu le 21 mars, juste avant son arrestation… Je ne fais que la croiser. Mais je comprends en quelques mots qu’elle va tout déployer pour faire éditer ce document pour l’histoire, 36 pages d’un récit sidérant, et ainsi faire vivre sa mémoire.

Guillaume Herbaut, Journal d’occupation de Volodymyr Vakulenko.
O.R — Il y a ce moment crucial dans votre livre où Victoria vient de retrouver le carnet de Volodymyr et fait la promesse au père de l’écrivain disparu de le rendre public. Vous vous interrogez alors : « Est-ce maltraiter une mémoire que de ne pas bercer cette histoire d’un romantisme de pacotille ? » Pourquoi cette question est-elle si importante à vos yeux ?
A.C — Je ne voulais pas écrire un livre militant, ou héroïque. J’ai un point de vue extérieur : celui d’une journaliste non ukrainienne. Je ne suis pas sûre que les stylos soient plus forts que les fusils, les ordis que les drones. J’aimerais, mais je ne l’écris pas.
Ce livre est un « récit vrai », et je voulais raconter Volodymyr Vakulenko tel qu’il était : râleur, bagarreur, rongé de ne pas connaître la notoriété, de ne pas être reconnu, selon lui, à sa juste valeur. Le seul livre qui lui a apporté un peu de succès était l’album pour enfants Le livre de papa. Je n’allais pas raconter que Vakulenko était un « grand écrivain », ce que Victoria Amelina serait sans doute devenue.
En revanche, c’est vrai que je me suis attachée de plus en plus, et de page en page, à lui. L’une des dédicaces qu’il fait à sa mère (elle qui pensait au fond qu’être écrivain n’était pas un vrai métier), « ton fils, écrivain », aperçue dans la maison de cette dernière, me bouleverse.
Volodymyr est devenu un écrivain célèbre grâce à la guerre, malheureusement. C’est le paradoxe de cette histoire : son grand livre est son livre posthume.
O.R — Ce livre est, en effet, devenu, un trésor national. En vous appuyant sur les notes de Volodymyr Vakulenko et en discutant avec ceux qui l’ont connu, comme l’extraordinaire bibliothécaire de Kapytolivka, Yulia Kakulia-Danyliuk, vous restituez la manière dont ce patriote ukrainien, « celui de Maïdan » comme le nomment les envahisseurs, vit l’occupation. La machine russe de répression et d’épuration sur fond de propagande de libération est alors implacable…
A.C — Oui, ce journal voyage dans tous les musées du pays ! C’est devenu un document pour l’histoire.
Ce qui est frappant, quand on le lit, c’est à quel point « Volodia » – son petit nom – devine ce qui risque de lui arriver. Il a la prescience qu’un de ses voisins va le « signaler » aux Russes pour deux paquets de cigarettes ou une bouteille de vodka.
Il retranscrit la vie sous l’occupation, la façon dont les habitants appellent les bâtiments investis par les Russes — « les maisons de la Gestapo », la « Kommandantur » — des références à la dernière guerre que les plus âgés ont connue, celle de 1945. Les passages les plus touchants pour moi sont ceux où l’écrivain évoque son fils autiste. Volodia reste au village (et il y trouve la mort) parce qu’il ne veut pas laisser son petit Vitaly derrière lui. Il tente de faire du danger qui les menace un jeu, comme dans La vie est belle de Roberto Benigni …
O.R — L’histoire, même récente, de l’Ukraine demeure encore largement méconnue des Français. Est-ce que vous vous êtes dit, en écrivant ce livre, que vous deviez donner au lectorat français des éléments historiques susceptibles d’éclairer ce qui est en jeu dans la guerre actuelle, non seulement pour les Ukrainiens, mais aussi pour le reste de l’Europe ?
A.C — Avant 2022, je ne connaissais guère le passé de l’Ukraine. Et de l’histoire contemporaine de ce jeune pays, pas beaucoup plus que la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass de 2014. Mais c’est surtout sa littérature que j’ignorais totalement.
Le refrain russe qui veut que « il n’y a pas de littérature ukrainienne » a fait des ravages en Europe, y compris pendant très longtemps chez les Ukrainiens eux-mêmes : c’est ce que me raconte la directrice du musée de la littérature de Kharkiv. Il est vrai que beaucoup d’écrivains ukrainiens ont été fusillés (dans les années 30) ou envoyés au goulag (Vasyl Stus y meurt en 1985). Paradoxalement, l’invasion de 2022 a permis de faire connaître la littérature ukrainienne à l’étranger. Cette littérature contemporaine évoque souvent une Ukraine au carrefour de ces fameuses Terres de sang décrites par Timothy Snyder et qui ignore les crimes vécus au temps de ses parents ou de ses grands-parents. Sous des formes très différentes, parfois via le récit familial et personnel, ces livres soulèvent la chape de plomb soviétique et redécouvrent l’histoire du pays. C’était le cas des essais de Victoria Amelina, et c’est aujourd’hui le sujet du roman de Sofia Andrukhovych, Amadoca…

Tombe de Victoria Amelina au cimetière Lychakivskiy, Ariane Chemin
O. R — La description de la russification des esprits est un autre aspect marquant de votre livre. Et face à cet effacement des individus et du peuple ukrainien « dans la masse », comme vous le dites, vous offrez aux lecteurs de suivre des histoires profondément singulières. Volodymyr, Victoria, Vitaly, Olena, la mère de Volodymyr, Yulia, ou encore Tetyana, la directrice du musée littéraire de Kharkiv… Ces noms, nous ne les oublierons pas. Pour finir, Ariane, je souhaiterais savoir si l’écriture de ce livre, et plus généralement votre plongée dans l’histoire et la culture de l’Ukraine, a eu une influence sur la perception de votre propre travail de journaliste et reporter ?
A. C — Comme journaliste, j’ai d’abord découvert un pays en guerre. On y travaille pas comme ailleurs. J’ai toujours été merveilleusement accueillie, car être française, c’est être du bon côté, heureusement.
Mais comme je voulais écrire un livre de non-fiction – ce qu’en France on appelle plutôt « littérature du réel » – je voulais récolter le maximum de détails. J’aime depuis toujours cette forme de récit, mais il me semblait aussi que c’était le genre littéraire le plus approprié à une guerre qui se livre également sur le terrain des mensonges, des fake-news. J’ai donc privilégié la précision.
J’ai voulu donner le nom des victimes, et celui des bourreaux ; détailler les multiples formes de torture des Russes, y compris psychologiques… Ce que je retiens aussi, c’est que dans un pays en guerre, il faut faire avec attention les traumatismes des gens, ménager les souvenirs…. C’est parfois délicat, voire difficile.
Le seul avec lequel je n’ai pu parler, c’est Vitaly, le fils autiste de Volodymyr, car … il ne parle pas. Il a perdu son père, il ne peut plus voir sa mère, et il vient de perdre son grand-père en ce début juin. Parfois, il sanglote sans raison apparente, et sa grand-mère n’arrive pas à le consoler. Il porte tout le chagrin des orphelins, des veufs, des veuves de l’Ukraine. C’est évidemment mon préféré.
Entretien réalisé le 16 juin 2026
Ariane Chemin, La guerre, ce sont les noms propres, Editions du Sous-sol, 2026, 208 pages
Cover Photo : Guillaume Herbaut, Portrait de Yulia Kakulia-Danyliuk, bibliothécaire, Kapytolivka, Ukraine.


Ariane Chemin par Oleg Sosnov, mai 2022.





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