“Nier l’évidence de vos yeux et de vos oreilles, telle était l’ultime injonction du Parti, et la plus essentielle de toutes”, écrivait George Orwell. Non seulement Cyrille Amoursky observe la guerre de ses propres yeux, mais sa maîtrise de ces trois langues – le russe, l’ukrainien et le français – lui permet de décrire la réalité avec une profondeur de vue unique. Le résultat s’appelle “Ukraïna”, un reportage indispensable sur l’opération militaire spéciale de Poutine. Un livre à la précision redoutable et au succès amplement mérité.

DdN – Je suis frappé par la précision de vos analyses et par votre connaissance personnelle du terrain. Lorsque vous vous rendez en Russie en 2018, vous observez les supermarchés couverts de produits ornés de symboles à la gloire de l’armée rouge et même des vitrines exhibant des livres célébrant Beria – l’assassin qu’on ne présente plus. Vous ajoutez : “Autour, la réalité contredisait cette propagande triomphante : des trottoirs effondrés, des façades délabrées, des pancartes « J’aime mon quartier » plantées dans la boue et les gravats, des affiches électorales collées sur des poubelles, des femmes âgées de quatre-vingts ans proposant aux passants de payer quelques roubles pour se peser sur une balance rouillée. Cette image me hantait : elle résumait tout”. Pourrions-nous revenir sur cette image – la vieille dame et sa balance rouillée ?

C.A – Oui, cette image m’est restée parce qu’elle était d’une simplicité presque brutale.

Il y avait partout cette mise en scène de la grandeur : les symboles militaires, les références soviétiques, les t-shirts à l’effigie de Poutine, les livres qui réhabilitent des figures comme Beria. Tout renvoyait à la puissance, à la victoire, à la mémoire héroïque… mais aussi à l’absence du travail de mémoire.

Et puis, au milieu de cette scénographie, cette femme âgée, incapable de survivre avec sa retraite, avec sa balance rouillée. Elle demandait quelques roubles aux passants pour qu’ils se pèsent. Personne n’est choqué par cela en Russie. C’est intégré au paysage depuis des décennies.

Ce contraste m’a frappé. D’un côté, un récit national tourné vers la force et la revanche historique. De l’autre, une réalité sociale bien plus fragile, des trottoirs effondrés, des façades délabrées, une économie de survie pour certains. Bien loin des discours que l’on retrouvait notamment à l’étranger sur une Russie “forte et stable”. Stable dans la misère alors, ça, c’est possible.

Cette femme résumait ce décalage. Un pays qui parle de grandeur, pendant que certains de ses citoyens comptent des pièces pour tenir la journée. Elle était en quelque sorte l’incarnation des priorités du Kremlin : tordre le passé plutôt que de construire l’avenir. Enfin, quel avenir : commençons déjà par le présent…

DdN – Autre détail passionnant : vous vous rendez peu avant l’invasion à grande échelle dans un restaurant à Marioupol, ville ukrainienne dans laquelle Kyiv a beaucoup investi avant que les forces russes ne la réduisent en cendres en 2022, et vous vous apercevez que le menu n’est pas disponible en ukrainien. « Contrairement à ce que prétend la propagande russe, jamais le gouvernement ukrainien n’a interdit la langue russe. La loi exigeait simplement que l’ukrainien soit utilisé en premier, étant la seule langue d’État, tout en permettant la traduction dans d’autres langues, russe compris. C’est là tout le paradoxe : dans cette ville que Moscou prétendait « libérer » des prétendues discriminations linguistiques, c’était en réalité l’ukrainien qui se trouvait marginalisé ».

C.A – Absolument. Je me suis rendu à Marioupol car je savais qu’elle serait la première des victimes en cas d’invasion à grande échelle, et que les forces russes avaient déjà essayé de s’en emparer en 2014. Une ville que Moscou présentait comme “opprimée”, “russophile”, victime de discriminations linguistiques. Et pourtant, la loi ukrainienne n’interdisait absolument pas le russe. Elle demandait simplement que l’ukrainien, langue d’État, soit proposé en premier, avec possibilité de traduction. En réalité, personne ne venait vérifier. Dans l’est du pays, on vivait largement en russe, naturellement, sans tension particulière. En arrivant dans la ville, je me pose dans un petit café proche de la gare pour prendre mon petit-déjeuner. J’ouvre le menu. Il n’est qu’en russe. Pas une ligne en ukrainien.

Ce détail m’a frappé. Dans cette ville que la Russie prétendait “libérer” d’une prétendue oppression linguistique, c’était l’ukrainien qui était marginalisé, discret, presque absent de certains espaces.Le contraste était parlant. D’un côté, un récit russe sur la défense des russophones. De l’autre, une ville ukrainienne libre, bilingue, où personne ne semblait empêché de parler sa langue. Ce restaurant résumait ce mensonge. Pas besoin de grands discours. Il suffisait d’ouvrir le menu.

DdN – Vous êtes souvent en butte à des commentaires hostiles de la part de gens qui n’ont jamais mis un pied en Ukraine. Cette réaction ne se limite pas aux réseaux sociaux, elle concerne également, et d’une manière plus dramatique encore, les Russes. « La guerre n’avait pas ouvert les yeux de la majorité des Russes, écrivez-vous – elle les avait aveuglés davantage ». Sans doute devient-on reporter de guerre avec l’idée qu’un reportage peut modifier les regards, ou, comme on dit, les mentalités, mais l’on découvre rapidement que c’est l’inverse, que la guerre renforce les aveuglements de départ. Comment gérer le « paradoxe Jan Karski » : plus c’est horrible, moins on vous croit ?

C.A – Quand on commence ce métier, on pense sincèrement que montrer les faits suffit. Que la réalité, une fois exposée, parlera d’elle-même. Puis on découvre autre chose : plus les faits sont graves, plus ils sont difficiles à accepter. L’horreur ne convainc pas automatiquement. Elle peut provoquer le déni. Parce qu’admettre certaines réalités oblige à revoir sa vision du monde, ses convictions politiques, parfois son identité. Et tout le monde n’est pas prêt à faire cet effort.

Plus le témoignage est accablant, plus il devient inconfortable. Et plus il est inconfortable, plus certains cherchent à le relativiser, à le contester, à attaquer celui qui le rapporte plutôt que ce qu’il montre.

Chez la plupart des Russes, c’est encore plus profond. La guerre ne les a pas réveillés ; elle a renforcé les récits préexistants. La propagande fonctionne comme un filtre : elle absorbe les faits, les tord, les retourne. On peut documenter, prouver, montrer des images. Si le récit intérieur est verrouillé, cela ne pénètre pas. Mon grand-père en est un parfait exemple : même après lui avoir rapporté des images directes depuis le terrain, il a refusé de me croire.

Comment gérer cela ? En acceptant que le journalisme ne convertit pas tous les convaincus. Il ne renverse pas un système de croyances solidement installé. Il agit ailleurs. Il documente pour ceux qui doutent encore. Il laisse une trace. Il empêche que le mensonge devienne la seule version disponible.

Néanmoins, le terrain me permet d’avoir une légitimité qu’un autre porte-parole de la cause ukrainienne ne possède pas. Je suis plus crédible aux yeux de certains de mes détracteurs que d’autres, ce qui rend mon discours plus audible. J’ai reçu des messages de la part de nombreuses personnes m’ayant dit “nous ne sommes pas d’accord avec vous sur tout, mais au moins, vous allez sur place, alors on vous écoute.” C’est ça qui est essentiel.

Si j’ai réussi à convaincre ne serait-ce qu’une seule personne grâce à ce travail de terrain, alors j’estime que celui-ci est nécessaire et utile.

DdN – On ne rend pas service à un pays en l’idéalisant, et vous vous gardez bien de ce travers. La lutte contre Poutine passe par la lutte contre la corruption et les imperfections criantes du système judiciaire en Ukraine. Comme les Ukrainiens ordinaires qui “tiennent” bien davantage ce pays que la classe politique, ce combat est aussi le vôtre. Quel regard portez-vous sur les manifestations contre la décision de Zelensky de revenir sur l’indépendance des agences anticorruption (SAPO et NABU) qui ont jeté les Ukrainiens, l’année dernière, dans la rue ?

C.A – On ne rend pas service à l’Ukraine en la sanctifiant. La force du pays tient justement au fait qu’il accepte de se regarder en face.

Les manifestations contre la remise en cause de l’indépendance du SAPO et du NABU m’ont profondément marqué, et plutôt rassuré. Parce qu’en pleine guerre, sous les bombardements, avec des proches au front, des Ukrainiens sont descendus dans la rue pour défendre l’indépendance d’institutions anticorruption. Ce n’est pas anodin. Cela dit quelque chose de la maturité politique de cette société.

La guerre aurait pu servir de prétexte pour suspendre le débat démocratique, concentrer le pouvoir, faire taire les critiques au nom de l’unité nationale. Or, une partie de la population a dit : nous soutenons l’armée, nous soutenons l’État, mais nous ne renonçons pas à nos principes. Il y avait une sorte de contrat social entre l’État et la société civile : nous mettons nos critiques et nos désaccords précédents de côté, mais vous êtes intransigeants sur la corruption, et encore plus envers celle du secteur de la défense. C’était une ligne fine, mais essentielle. Elle a été rompue en juillet 2025 lorsque l’État a réagi de la pire façon possible pour protéger un ministre proche du Président : en déclarant qu’il s’agit d’une infiltration russe et en essayant de liquider les institutions indépendantes de lutte contre la corruption, alors que celles-ci furent le fruit du combat acharné des Ukrainiens lors du Maïdan.

Cela ne signifie pas que tout est noir ou blanc. Le pouvoir ukrainien agit sous une pression immense. Les décisions se prennent dans l’urgence, avec des contraintes sécuritaires réelles. Mais là : il s’agissait d’une erreur politique majeure. On a vraiment cru à ce moment-là que le pays pourrait basculer dans l’autoritarisme. Grâce à la mobilisation sans précédent en temps de guerre de la société civile, Zelensky et le parlement ont fait marche arrière. C’était un véritable soulagement, et heureusement, malgré les interdictions, la police a fait le choix du dialogue plutôt que de la répression – ce qui, encore une fois, montre le long chemin démocratique réalisé par l’Ukraine au cours de ces douze dernières années. On part de très loin… et imaginez la réaction de la police en Russie face à une telle mobilisation. Elle aurait été brutale.

Ce qui distingue l’Ukraine de la Russie, ce n’est pas l’absence de corruption ou d’erreurs. C’est la possibilité de les dénoncer publiquement, de manifester, de corriger. Quand des citoyens défendent l’indépendance des organes anticorruption en temps de guerre, ils défendent plus qu’une procédure : ils défendent le projet européen du pays.

Et c’est pour cela que ce combat est important. L’Ukraine ne se bat pas seulement contre une armée. Elle se bat pour le type d’État qu’elle veut devenir.

DdN – L’habitude veut que l’on parle de soi avant de parler de son travail. Nous avons parlé de l’Ukraine avant de parler de vous – mais je suis certain que nos lecteurs aimeraient en savoir plus sur votre trajectoire. Vous êtes né en Russie – votre mère est russe et votre père est, si je ne me trompe pas, franco-russe, mais vous avez étudié à Kyiv, et dans une école française. Par une drôle de coïncidence, votre instituteur en primaire est notre collaborateur, Ilya Ilyich Oblomov, à qui nous devons ce portrait de vous. Il me semble qu’une tel environnement constitue un atout considérable pour comprendre la guerre actuelle…

Ilya Ilyich Oblomov, “Cyrille Amoursky au lycée français Anne de Kyiv”, 2011.

C.A – Être né en Russie de parents franco-russes, avoir grandi à Kyiv, étudié dans une école française, cela m’a obligé très tôt à naviguer entre plusieurs récits du monde.

Je me souviens du moment de rupture entre ces récits. C’était lors de la révolution Maïdan, à Kyiv, lorsque j’avais 11 ans. Je voyais d’un côté le récit de la propagande d’État russe, qui présentait ce mouvement de contestation comme un rassemblement de tous les pires éléments les plus radicaux à droite. Rien n’était plus faux, et je pouvais le constater directement avec mes propres yeux : des jeunes, des retraités, des russophones, des ukrainophones, des hommes, des femmes, des gens politisés et d’autres étrangers à la politique : tous rassemblés à Kyiv avec une simple demande – exiger du Président pro-russe Ianoukovitch de l’époque de tenir sa promesse électorale concernant la signature de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne.

Certains membres de ma famille en Russie me parlaient alors presque de “coup d’État fasciste”. Dans le même temps, des jeunes de toute l’Ukraine scandaient sur la place Maïdan “Démocratie. Europe. Liberté.” J’ai compris que désormais, ces deux discours étaient irréconciliables, et que surtout, celui venant de Moscou n’était qu’un tissu de mensonges.

Cette expérience m’a appris une chose essentielle pour comprendre la guerre actuelle : les conflits ne sont pas seulement militaires, ils sont narratifs. Les sociétés vivent dans des univers d’interprétation différents. Et si l’on ne comprend pas ces univers, on passe à côté de ce qui se joue.

Le fait d’avoir grandi dans ces trois espaces — russe, ukrainien, français — m’a donné un accès direct aux fractures, puisque je les vis au sein de ma propre famille. Je comprends la langue, les références, les peurs. Mais j’ai aussi appris à prendre de la distance.

Ce n’est pas un privilège confortable. C’est une position parfois, même souvent, inconfortable. Mais pour couvrir cette guerre, c’est un atout. Cela permet de décrypter non seulement ce qui se passe sur le terrain, mais aussi ce qui se joue dans les esprits.

DdN – Nous souhaitions réaliser cet entretien parce qu’« Ukraïna » est un livre remarquable. Quels témoignages, parmi vos lecteurs, vous ont le plus touché ?

C.A – Merci.

Beaucoup évoquent Pokrovsk. Les lecteurs parlent de la famille que nous avons évacuée, de la mère qui finit par partir avec ses enfants alors que le père reste, du petit Vova qui expliquait combien jouer dehors avec ses amis lui manquait. Mais ce qui revient surtout, ce sont les conditions : le danger permanent des drones, les explosions qui se rapprochent, la tension constante. On me dit souvent que l’on ressent presque physiquement cette atmosphère. Ce n’est pas seulement une évacuation que l’on retient, c’est cette impression d’urgence et de fragilité absolue.

Olga, à Koupiansk, touche différemment. Son refus de collaborer, sa dignité, puis sa mort sous une frappe. Son histoire reste dans les esprits parce qu’elle est nue, sans emphase. Elle incarne le prix payé par des civils ordinaires.

Eirik marque par son courage. Beaucoup m’écrivent leur tristesse face à la perte d’un tel homme. Un volontaire venu défendre un pays qui n’était pas le sien, avec une détermination rare.

Et Kirill… sa mort trop tôt bouleverse profondément. Il incarnait, pour beaucoup, l’Ukraine elle-même : la jeunesse, l’engagement, une forme de loyauté tranquille. Sa disparition donne à cette guerre un visage qu’on n’oublie pas.

Cyrille Amoursky, Ukraïna. Un peuple en guerre, Paris, Éditions du Cerf, 2026, 286 p.

Crédit photographique : Ilya Ilich Oblomov.

Entretien réalisé le 23 mars 2026.

Pour prolonger cet entretien, retrouvez Cyrille Amoursky et l’amie Tetyana Ogarkova ici.

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