Écrivain, peintre et soldat, Valeriy Puzik revient tout juste de position après 40 jours de combat. Nous publions son texte sur l’épreuve de la faim.
La faim en position n’a rien à voir avec ce que, dans la vie civile, on appelle la faim. Ce n’est ni la sensation brutale d’un estomac vide, ni une privation romantisée. C’est un état qui s’insinue lentement dans le corps et s’y installe pour longtemps. Elle ne crie pas, ne réclame rien, ne provoque pas. Elle agit en silence, avec méthode.
Au début, on mange simplement moins. Puis autrement. Puis on pense à la nourriture plus qu’on ne le voudrait. La faim modifie la perception : elle rend essentielles des choses qui, jusque-là, n’étaient que décor. Une gorgée d’eau, un morceau de pain, l’odeur d’une ration sèche deviennent des événements. Le corps commence à tenir sa propre comptabilité.
En position, manger cesse d’être un rituel. Cela devient une fonction. On mange non pas quand on en a envie, mais quand on le peut. Non pas ce qu’on désire, mais ce qui existe. Souvent froid. Souvent d’hier. Souvent quelque chose qui n’a pas de goût, mais qui permet, simplement, de tenir.
La faim n’attaque pas d’emblée la force physique. Elle frappe la tête. La capacité de se concentrer. La patience. Les détails. L’homme devient irritable, plus lent, attentif aux gestes des autres. Un contrôle intérieur s’installe : qui a mangé combien, qui boit trop souvent, qui prend « en plus ». Personne n’en parle à voix haute, mais sa présence est évidente.
En position, l’eau est plus importante que la nourriture. Elle s’épuise plus vite et se trouve plus difficilement. L’eau n’est pas une boisson : c’est une ressource. On ne la boit pas, on la dose. Chaque gorgée compte. Le bouchon d’une bouteille devient une unité de mesure. Quand l’eau vient à manquer, tout change : l’humeur, le rythme, la respiration, les pensées.
Tôt ou tard, une idée surgit : la neige. Une pensée simple, primitive : sortir et manger la neige. Ne pas penser aux conséquences. Étancher la soif, simplement. Cette idée revient encore et encore, bien qu’elle ne se concrétise que rarement. Car une position n’est pas un lieu pour les impulsions : ici, le moindre mouvement a un prix.
La faim transforme nos paroles. Les mots se raccourcissent. Les phrases se simplifient. L’humour devient plus grossier, ou disparaît entièrement. Ou bien les plaisanteries sur la nourriture se multiplient, ou bien elles cessent, et brusquement.
Le rire sonne sec. Il ne libère pas : il constate.
La faim modifie la mémoire. Sans crier gare, des images de nourriture domestique apparaissent : des soupes, du pain, des fruits, du café. Le plus souvent, ces images vous entravent plus qu’elles ne vous aident. Lorsque l’écart entre l’imaginaire et le réel devient trop grand, on s’efforce de ne pas y penser.
Dans le trou, la faim s’intensifie. Il n’y a pas de mouvement pour la distraire. Le corps est froid, et le froid accentue le sentiment de vide. Les duvets sont humides. L’air est lourd. L’odeur de la terre se mêle à celle d’une nourriture absente. Le temps s’étire.
Puis la faim vous habite. On se réveille avec elle, on s’endort avec elle. Elle cesse d’être un événement pour devenir une condition. Comme l’obscurité. Comme le froid. Comme le silence. Le corps s’adapte, il revoit ses exigences à la baisse, sans jamais s’habituer.
La faim en position, c’est aussi la honte. La honte d’en vouloir « plus ». La honte de regarder la nourriture des autres. La honte de penser à soi quand d’autres sont là. Cette honte n’est pas imposée : elle naît de l’intérieur, du sentiment de communauté et de dépendance réciproque.
La nourriture ici se partage autrement : suivant le principe d’équité, et non d’égalité. Celui qui est sorti en reçoit davantage. Celui qui est blessé est nourri en premier. Souvent, celui qui se tait en reçoit moins.
Ces règles ne sont écrites nulle part, mais tout le monde les connaît.
Parfois arrive un colis. Une ration. Quelque chose de la maison. Du chocolat. De la saucisse. Aussi brève soit-elle, c’est toujours une fête. Parce que c’est bon ? Non. Parce que c’est inattendu. On mange cette nourriture rapidement tout en essayant de faire durer. Il arrive de la garder pour plus tard, même si ce « plus tard » reste hypothétique.
Le fait est que la faim aiguise l’ouïe. On entend quelqu’un mâcher. On entend quelqu’un avaler. Ou le bruit d’un bouchon qu’on entrouvre. Ces bruits deviennent beaucoup trop sonores. Alors on aspire au silence – non à cause de l’ennemi, mais à cause de ce que l’on est devenu.
Quant aux larmes, elles viennent plus facilement quand on a faim. Ce n’est pas de la douleur, mais de l’épuisement. La larme glisse sur les visages et laisse sur les joues de fines traces, de minces sillons. On ne les essuie pas. Les larmes sèchent d’elles-mêmes, et vite.
La faim met à nu. Elle enlève les protections. L’homme devient plus simple. Il joue moins. Il dissimule moins. Quand on a faim, il devient difficile de mentir – de se mentir – parce que le corps nous rappelle sans cesse ce que l’on est.
La faim n’est pas seulement un manque de nourriture, mais un manque de normalité. Un manque de rythme. Un manque de choix. Et cela ne nous est pas rendu quand la nourriture apparaît. La nourriture permet seulement de tenir encore un peu.
Lorsqu’on revient de position, la faim ne disparaît pas subitement. Elle reste dans le corps comme une mémoire. On mange sans ressentir la satiété. Ou bien, à l’inverse, manger beaucoup devient impossible.
Pendant un temps, le corps continue de vivre selon les anciennes règles.
La faim en position est une expérience difficile à expliquer, mais elle façonne les êtres autant que le combat. Elle apprend à compter, à partager, à attendre. Elle apprend à valoriser les choses simples. Mais l’essentiel dans tout ceci est que l’homme est capable de rester humain – c’est ce que la faim nous apprend – même lorsqu’il ne lui reste presque rien. Même quand chaque gorgée compte. Même quand il semble que le corps va céder.
Tant qu’un être humain est capable de partager, il est vivant.
Janvier 2026.
Crédit photographique : Valeriy Puzik, archive personnelle.





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