La guerre lui a tout pris — son mariage, ses amis, ses projets. Mais l’homme tient debout, parce que le fait de jouer à la victime n’est pas vraiment le genre de la maison. Ihor Mitrov a commencé par défendre Sloviansk avant de participer à la grande contre-offensive de Kharkiv. Transféré dans la forêt de Kreminna — autrement dit dans l’une des zones les plus difficiles de Louhansk, Ukraine — cet engagé volontaire a connu le pire de ce que la guerre réserve à l’infanterie. C’est là qu’il a écrit, de son propre aveu, ses meilleurs poèmes — même si ces vers sont justement les plus critiques envers l’armée. « Si je devais dire aujourd’hui ce que je pense de certaines brigades, je passerais pour un agent du Kremlin », fait-il en commandant un petit noir. Mais c’est justement cette franchise qui fait d’Ihor Mitrov un témoin irremplaçable de la guerre en cours. Il se peut que son écriture relève parfois de la provocation, il se peut que ses allures de journaliste Gonzo soient assez éloignées de l’image que l’on se fait du Grand Écrivain, mais sa capacité à parler au simple soldat vaut certainement tous les prix littéraires.
Son poème le plus populaire tourne autour d’un problème de logistique — le voici.
CECI N’EST PAS UN POÈME
Russie oblige
je dois repasser la liste dans ma tête
avant de partir en mission demain.
Seulement l’essentiel —
à chaque fois, un peu moins.
Un sac de couchage — indispensable.
Sans ça, tu crèves de froid la nuit.
Un tapis de sol — qu’ils aillent au diable.
Un petit tapis pour s’asseoir suffit.
Une pelle de tranchée — indispensable.
On ne sait jamais si on devra creuser une nouvelle position.
Des chaufferettes chimiques — autant que possible.
Un truc vraiment génial — je le conseille honnêtement à tout le monde.
Un réchaud et une bouteille de gaz — trop encombrants — qu’ils aillent se faire foutre.
Deux brûleurs à alcool russes
suffisent pour le café du matin.
Ma grande tasse préférée — impossible de m’en passer —
quatre autres pourraient boire dedans.
Remplir la tasse
de sticks de café et de sucre.
Si tu as du café 3-en-1, c’est du luxe.
Et des barres de chocolat.
Avec ça, pas besoin d’emporter de vraie bouffe.
Des sticks de miel — quand, la nuit,
tu commences à somnoler pendant ta garde.
Deux paquets de biscuits —
quand tu en as marre du sucré.
Un sachet de thé — quand le café pourri
te donne des brûlures d’estomac.
Une bouteille d’eau — trop grosse — mais nécessaire
quand tu crèves de soif.
Boire par petites gorgées
pour ne pas t’esquinter l’estomac.
Des cigarettes — au moins quatre paquets,
et un autre planqué dans ton gilet pare-balles.
Des briquets — au moins trois.
Des cigarettes électroniques, de goûts différents,
pour éviter que la lumière révèle la position la nuit.
Une batterie externe et un câble
pour recharger tout ce qui doit l’être.
Des jumelles — sacrément utiles
pour surveiller ces salauds
et corriger le tir de l’artillerie.
Une caméra thermique est indispensable.
Dommage qu’on n’en ait pas.
Des munitions — en plus de celles fixées sur l’armure et le gilet,
en vrac et dans les chargeurs.
Des grenades — en plus de celles sur l’armure et le gilet.
À la mer les F-1 — trop lourdes.
Ce qu’il faut, ce sont les RGD.
Et encore des munitions —
en vrac et dans les chargeurs,
dans les chargeurs et en vrac,
en vrac,
dans les chargeurs.
Ces salauds continuent d’avancer,
t’obligeant à bourrer le sac de munitions
au lieu de nourriture.
Enlever une à une les choses essentielles
pour mettre des munitions dans le sac
au lieu d’un sac de couchage et d’un tapis — des munitions,
au lieu d’une pelle et de chaufferettes — des munitions,
au lieu du gaz et du combustible — des munitions,
au lieu de tout l’électronique et l’optique — des munitions,
au lieu de la tasse pleine de bonnes choses — des munitions.
Quand tu somnoles — des munitions.
Quand tu te sens mal — des munitions.
Quand les brûlures d’estomac commencent — des munitions.
Quand tu crèves de soif — des munitions.
À cause de la Russie, je dois
compter les munitions dans ma tête,
en vrac et dans les chargeurs,
en espérant que ça suffira.
Dieu sait quand le ravitaillement arrivera.
Et ces salauds continuent d’avancer.
Je vous avais prévenus,
ceci n’est pas un poème.
La serveuse nous apporte un verre d’eau, et Mitrov s’assied de biais sur sa chaise. J’aimerais savoir ce qu’il pense de la ville qui nous entoure, des passants, des commerces, de cette activité si proche et si lointaine. Né en Crimée le 1er septembre 1991, Ihor est diplômé de l’Institut de philologie de l’Université nationale Taras Chevtchenko de Kyiv. Cette vie si bouillonnante était la sienne. C’est elle qu’il a perdue et qu’il retrouvera, si tout se passe bien, un jour. Est-ce que cette effervescence est déplacée en temps de guerre ? Je n’ai pas ma réponse, mais cette vitalité citadine lui plaît et son sourire me suffit.
Voilà un an que je suis cet écrivain ukrainien de festival en festival, et je sais que ses performances provoquent dans l’auditoire une affection immense ; non pas une adhésion simplement morale face au courage de cette génération décimée, non pas une admiration purement littéraire, mais bien une affection presque maternelle et tactile. Auteur des recueils « Dutch Corner » (2019) et « Voice of Ukraine » (2021) son œuvre poétique ne se limite aucunement à la nécessité et aux désarrois de la vie militaire. Mitrov parle aussi bien du sort fait aux civils, comme ce petit poème — cet haïku en temps de guerre — qui correspond tellement à la situation présente :
TROIS EXPLOSIONS À LA FENÊTRE
Le chien a eu la trouille de sa vie
avant de pisser sur le sol.
Du calme, frère,
c’est notre défense antiaérienne qui fait son boulot
dans le ciel de Kyiv.
Les lys
sont en fleur.
Je ne sais pas s’il faut rire ou pleurer de cette conclusion japonisante, mais il est certain que l’humour noir, chez Mitrov, n’est jamais loin. Une nouvelle fois nous évoquons les innombrables difficultés qui assaillent l’infanterie, puis nous parlons du petit film tourné dans les tranchées dans lequel une abeille — c’est la scène d’ouverture — dévore une libellule. Muni d’une caméra (de moyenne qualité) et d’un porte-cigarette (du plus bel effet), Mitrov nous présente ce qu’il faut bien nommer son trou à rat. « Voici le minibar », nous apprend-il après avoir pointé un renforcement dans la boue. « Et voici la cuisine », poursuit-il, non sans préciser que les plats qu’il se prépare ici sont aussi bons que les mets parfumés de sa belle-mère.

Adepte de la dérision – de la dérision salvatrice —, Mitrov a une conscience trop aiguë de la complexité ukrainienne pour céder à l’enthousiasme ou au lyrisme. « Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Disons plutôt : rien n’est blanc et noir, sauf la présence de l’ennemi. Tout le reste est plongé dans le gris », dit-il. Puis il marque une pause, comme s’il souhaitait se reprendre sur un point. J’ai l’impression qu’il ne veut pas passer pour un mauvais citoyen aux yeux d’un étranger, alors que son patriotisme est évident, alors que son courage est exemplaire, alors que son action au sein de la 95e brigade d’assaut aéroportée est connue de tous.
Est-ce parce que Mitrov est né en Crimée que son témoignage est, aux yeux des Ukrainiens, aussi important ? Ou bien est-ce cet humour désespéré qui incarne, mieux que de longs discours patriotiques, l’âme de la résistance ukrainienne ? Dans ce petit film sans titre qui lui tient lieu de journal, un chat mange une ration devant des soldats épuisés. Un char traverse un océan de boue. Un fantassin engoncé dans son paquetage laisse tomber son talkie-walkie avant de repartir au contact. Ce journal se termine sur ces mots mi-amusés du soldat Mitrov : « n’oublie pas ton arme ».
La vérité, dit-on, est la première victime de la guerre. Mais c’est évidemment l’inverse qui est vrai : le lâche se révèle pour ce qu’il est, le demi-lâche pour ce qu’il prétend être, et le héros laisse parler ses actes pour lui. Ihor Mitrov aurait pu laisser ses actes parler pour lui, mais il appartient à la poésie de conserver la mémoire faussement anodine de ces années-là. Si cette guerre lui a presque tout volé, si Ihor a payé au prix fort cet engagement, s’il parle ouvertement de son internement psychiatrique, sa poésie est là, cette poésie dans laquelle une nation en lutte pour sa survie retrouve, dans le silence de la lecture, sa part de bravoure et de vérité.
Kyiv, rue Khreshchatyk, 2025.
Avis aux amis éditeurs : la poésie d’Ihor Mitrov n’est pas encore traduite en français.
Pour découvrir son écriture dans l’excellente traduction anglaise de Yulia Musakovska, d’Oliana Sokolenko, de Mykyta Grigorov ou de Viktor Shepelev, cliquer ici.

Ihor Mitrov by Valeryi Puzik, 2026





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