Dante réservait le 8ᵉ cercle de son Enfer aux cyniques et aux raisonneurs, parce qu’il n’y a pas de plus grand vice intellectuel que de trouver des excuses aux tyrans. Puisque chaque tyran a sa fosse et chaque propagandiste son tourment, on aimerait bien savoir où placer l’ultranationaliste Dougine, le généralissime Poutine et le soulographe Medvedev. Un auteur conséquent devrait évoquer les politiciens à la manière de Dante — en classant les despotes et leurs thuriféraires en fonction de leur infamie — même si les poètes ukrainiens ont choisi une tout autre voie, pour traverser l’enfer, que de nous entretenir sur la vilénie des puissants. Quand on se bat pour deux cents mètres de terrain, l’opinion du New York Times n’a qu’une importance relative. Et ce qui est vrai des médias l’est, bien davantage encore, des grands de ce monde.

En dix-huit heures d’entretiens récoltés sur le front, le nom de Poutine est apparu deux fois et celui de Trump, une fois. Il faut croire que la sarabande des déclarations politiques n’a pas le même effet sur le soldat que sur nos éditorialistes et que l’opinion des uns et des autres ne les intéresse pas. Mais alors, demandera le voyageur, de quoi parle-t-on ?

Si Valeriy Puzik possède une telle importance dans le paysage dévasté de la poésie ukrainienne, c’est parce qu’il place l’attention de son lecteur au bon endroit. Peintre, vidéaste et poète, l’auteur de « З любов’ю – тато! » (« From Dad, with love ») décrit la guerre russo-ukrainienne à l’instant t — lorsque la lumière est encore vivante et que les «traces sont encore chaudes». On ne donnera pas son avis sur Poutine mais on parlera des gamins qui jouent au foot, de l’herbe au-dessus des pontons et des mains qui sentent la poudre et l’essence. Ces traces ne relèvent pas du registre de l’opinion, pas davantage que le petit pan de mur jaune, chez Proust, ne relève de la subjectivité. Elles constituent le vrai paysage de l’Ukraine combattante, et c’est ce paysage que ce chef de mortier actuellement basé aux abords de Zaporijjia entend transmettre à son fils — « la chose la plus précieuse que j’ai au monde », me dit-il.

Né en 1987 à Telizhyntsi, Valeriy Puzik est l’auteur de recueils de nouvelles, «Homeless Dogs » (2018) et « Monolith » (2018), mais également d’une série de poèmes et de textes en prose, «I Saw Him Alive, Dead and Alive Again » (2020), «Mine. Morning Report » (2021), «From Dad, with love » (2023). Un recueil de récits poétiques et militaires – “Who we were” (2025) – complète une œuvre entièrement vouée à la tâche de l’archivage et de la transmission. À la question : «Pourquoi vous battez-vous ? » la réponse suit immédiatement : « Pour ma famille. » On n’oubliera pas qu’en Union soviétique, la condamnation des prévenus entraînait celle de l’entourage direct. Le trotskiste Victor Serge dut son salut à l’intervention de quelques écrivains français — mais ses amis furent inquiétés et bien des membres de sa famille prirent le chemin du Goulag. Si la terreur est familiale, pourquoi la résistance ne le serait-elle pas ? Réponse de l’envoyé à l’envoyeur, en quelque sorte.

Réduite à l’essentiel, délivrée sans pathos, la poésie de Valeriy Puzik trouvera un jour un éditeur en France — et ce ne sera que justice. Cette écriture discrète et limpide est aussi nécessaire que la lettre d’une inconnue adressée à l’auteur au beau milieu des combats — lettre qu’il convient, je crois, de citer entièrement :

« Bonjour soldat,
Je suis Nastya.
Je te donne un morceau de mon cœur pour te protéger au combat.
Je te souhaite une bonne santé.
Puissent toutes les balles et les roquettes passer à côté de toi.
Que le soleil te réchauffe, où que tu sois.
Que Dieu te bénisse.
Merci pour tout.
Je crois en notre Victoire.
Tu es notre fierté.
Reviens vivant à la maison. »

Zaporijjia, Ukraine, octobre 2024.

Photo : Valeriy Puzik, archive personnelle.

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