Nous avons proposé à notre collaborateur et ami, le compositeur et musicologue Valentin Smoliak, de bien vouloir choisir et commenter les œuvres majeures de la musique classique ukrainienne. Une promenade sonore à travers cinq siècles d’histoire, semée de surprises et d’éblouissements.
DdN – Je te propose de nous promener dans les allées connues et inconnues de la musique classique ukrainienne. L’entreprise paraît d’autant plus légitime que l’Ukraine possède des formes musicales savantes bien antérieures à la formation de la musique classique russe. À quand remonte cette histoire singulière, et dans quelle forme musicale a-t-elle trouvé son premier terrain d’expérimentation ?
VS – Avec plaisir. La culture musicale ukrainienne remonte au XVIIᵉ siècle, bien avant l’intégration complète du pays dans l’Empire russe. Son premier fondement fut le chant à parties (partesny spiv) — une forme de musique religieuse polyphonique développée par Mykola Dyletsky (1630–1680) à l’Académie Mohyla de Kyiv. Il s’agissait d’une synthèse unique entre la tradition byzantine et les influences occidentales.
Ce chant à parties a remplacé le monodique par le polyphonique. Fait intéressant : il est né dans le contexte de la polémique entre les Églises orthodoxe et catholique en Ukraine, à la charnière des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. À cette époque, la liturgie orthodoxe paraissait bien plus sobre que la liturgie catholique, qui faisait appel à des chœurs et à l’orgue. C’est ainsi que les églises orthodoxes ont commencé à adopter le chant polyphonique, en s’inspirant des acquis de la musique d’Europe occidentale.
Le chant à parties, puis plus tard le « concert à parties », sont donc devenus une évolution musicale tout à fait logique. En Russie (alors le tsarat de Moscovie), ce style s’est répandu après l’annexion des territoires ukrainiens en 1654, notamment par la copie de manuscrits ukrainiens et le transfert de chanteurs vers la Russie, dans un contexte général d’européanisation de la société russe.
DdN – Il est frappant de constater, dès l’origine, ce schéma historique : ce n’est pas le « grand frère » Moscou qui donne au « petit frère » ukrainien des conseils pour grandir, mais bien Kyiv qui transmet à Moscou les fondements de la polyphonie, de la notation et de la théorie musicale… Toutes choses rendues possibles par l’ouverture européenne de l’Académie Kyiv-Mohyla – d’où la révolution polyphonique du chant partesny, polyphonie dans laquelle chaque voix est à la fois singulière et indépendante… Mais si cette forme musicale rompt avec l’austérité de la monodie byzantine et devient la signature de l’Ukraine baroque, qu’advient-il par la suite ? L’alliance militaire de 1654 à laquelle tu fais allusion — qui amorce la subordination progressive de l’Ukraine — modifie-t-elle en profondeur cette dynamique ? Cette Ukraine absorbée, mais exportatrice, a-t-elle continué d’influencer le « colonisateur » – et si oui, sous quelle forme ?
VS – Oui, après 1654, cette dynamique évolue progressivement vers un système impérial durable. Ce qui relevait d’abord de l’influence et des échanges culturels se transforme en une relation hiérarchisée, au sein de laquelle l’apport ukrainien est de plus en plus approprié et présenté comme russe, tandis que la source disparaît peu à peu du récit officiel.
Dans le même temps, les conditions d’une création culturelle autonome en Ukraine se détériorent. Les principaux centres culturels et éducatifs sont transférés vers le cœur de l’Empire, et l’accès à la reconnaissance passe par l’assimilation. L’identité ukrainienne se trouve ainsi marginalisée et reléguée à un rôle secondaire.
Malgré cela, l’Ukraine continue d’exercer une influence sur le colonisateur — comme réservoir d’idées, de styles et de talents — mais sans bénéficier d’une reconnaissance pleine et entière. Elle demeure à la fois une source d’inspiration et une partie captive d’un système qui se nourrit de ses ressources culturelles. Dans cette perspective, l’appropriation du code culturel s’apparente à une forme de conquête symbolique : l’Empire ne s’empare pas seulement des territoires, mais aussi des significations, de la mémoire et du droit à la parole.
DdN – Impossible de ne pas mentionner ici la figure passionnante de Maksym Berezovsky (1745–1777), lequel est souvent présenté comme le compositeur ukrainien clé du XVIIIᵉ siècle. Certains affirment même que, sans Berezovsky, le classicisme russe n’existerait pas. Qu’en penses-tu ?
VS – Oui, sans aucun doute : le classicisme russe dans la musique chorale n’aurait tout simplement pas existé sous la forme que nous connaissons aujourd’hui sans Maksym Berezovsky. Berezovsky est un Ukrainien originaire de Hloukhiv, un pionnier qui a été le premier à introduire le style classique, sous forte influence italienne, dans la musique chorale sacrée.
Il convient également d’ajouter que ce style s’est définitivement formé grâce à trois compositeurs ukrainiens — la « Trinité d’or » : Maksym Berezovsky, Dmytro Bortniansky et Artem Vedel. C’est précisément leur œuvre commune qui a créé ce genre unique du concerto choral a cappella — à quatre voix, mêlant les influences italiennes du classicisme, le lyrisme du chant traditionnel ukrainien et une profonde intensité émotionnelle — un genre que l’Empire russe (puis l’URSS) s’est approprié en le présentant comme du « classicisme russe ».
DdN – Si la notion de « résistance ukrainienne » peut paraître anachronique lorsqu’elle est appliquée aux formes politiques passées (c’est un débat pour les historiens), elle prend certainement tout son sens au siècle suivant, avec la figure centrale de Mykola Lyssenko (1842–1912). C’est dans un contexte impérial russe largement hostile à toute affirmation nationale ukrainienne que l’auteur de Taras Boulba est parvenu à faire sécession. Quelles sont, à tes yeux, les œuvres clés de cette période ?
VS – Nous devons à Lyssenko non seulement des œuvres lyriques et de musique de chambre, mais aussi des arrangements de chansons populaires et des analyses musicologiques des particularités modales de la musique traditionnelle ukrainienne. On peut ici établir un parallèle avec le compositeur serbe Stevan Mokranjac, qui a lui aussi beaucoup travaillé sur des arrangements de chants populaires serbes et balkaniques. En analysant l’harmonie de certaines œuvres de Mokranjac, j’ai été frappé par la similitude de son langage harmonique avec la musique traditionnelle ukrainienne, notamment le folklore houtsoul, qui a inspiré de nombreux compositeurs, dont Béla Bartók.
Pour Lyssenko, être compositeur ukrainien dans l’Empire russe constituait également une épreuve majeure. Son opéra Taras Boulba, son magnum opus, est devenu un symbole de la renaissance nationale ukrainienne. Lyssenko insistait pour que ses œuvres soient interprétées en ukrainien, ce qui explique que son opéra n’ait jamais été joué sur une grande scène de son vivant.
Parmi ses autres œuvres clés, il nous faut citer La Nuit de Noël, l’opérette Natalka Poltavka, les cantates chorales sur des textes de Taras Chevtchenko (par exemple Le large Dniepr rugit et gémit), La Prière pour l’Ukraine (Ô Dieu grand et unique, 1885, texte d’Oleksandr Konyskyï), de nombreux airs pour voix solo sur des textes de Chevtchenko, Lessia Ukraïnka, Ivan Franko et d’autres, ainsi que des arrangements de chansons traditionnelles ukrainiennes. Quant à l’héritage pour piano de Lyssenko, ses rhapsodies et esquisses se distinguent par un coloris sonore particulier, combinant le romantisme à la Chopin avec un fort accent ukrainien.
DdN – L’élégie pour piano op. 41 (1902) est incroyablement proche – dans sa texture et jusque dans sa mélodie – du célèbre chef-d’œuvre de Granados, La jeune fille et le rossignol, composé quelques années plus tard. S’il ne s’agit pas d’une influence, si aucun des deux n’a écouté l’autre, alors il s’agit d’une coïncidence stupéfiante qui témoigne de cette synchronie européenne dont nous parlions au début.
VS – Oui, c’est une observation très pertinente. Les deux œuvres sont effectivement proches sur le plan mélodique et de la texture. Certains musiciens, en découvrant pour la première fois l’élégie de Lyssenko, ont d’ailleurs souligné une parenté avec l’esthétique d’Alexandre Scriabine. En réalité, cette convergence musicale s’explique aisément par l’évolution de la musique européenne, du romantisme vers le postromantisme, avec une attraction progressive vers de nouvelles sonorités — altérations, chromatismes — tout en conservant le tempérament classique. Dans ce contexte, la ressemblance n’a rien de fortuit : elle apparaît plutôt comme le résultat d’une logique historique. Granados, Lyssenko et Scriabine s’inscrivent tous dans l’héritage chopinien, chacun le traversant à travers sa propre esthétique et son cadre culturel. Cela dit, le rapprochement entre Granados et Lyssenko est sans doute le plus frappant, notamment en raison de leur recours actif à la musique traditionnelle et de sa transformation au sein d’un langage compositionnel savant.
DdN – Il me semble que cette évolution chromatique culmine dans l’œuvre somptueuse d’un compositeur incroyablement négligé, Borys Lyatochynsky (1895–1968). Comment rendre justice à la sensualité, à la richesse harmonique, mais également à la tension tragique – à la violence politique intériorisée – de ce musicien hors pair ?
VS – Lyatochynsky est effectivement l’une des figures majeures de la musique ukrainienne et du genre symphonique. L’importance du compositeur réside également dans le fait qu’il a formé toute une génération de compositeurs ukrainiens — aussi bien des partisans de l’avant-garde que des néoclassiques plus modérés. Si je me permets de m’éloigner un peu de la figure de Lyatochynsky pour élargir le contexte, on peut évoquer les compositeurs qui ont développé la tradition post-romantique, ou autrement dit le néoromantisme : Théodore Akimenko, Serge Bortkiewicz, Viktor Kossenko, Vassyl Barvinsky. Les deux premiers sont devenus des émigrés forcés, les autres ont été victimes des répressions soviétiques. Dans leurs œuvres, ils restaient à l’écart du modernisme, évitant les expérimentations agressives dans l’harmonie ou le tempérament. Une autre branche de la musique ukrainienne est le modernisme, orienté vers l’expérimentation et l’évolution des techniques musicales, qui atteindra son apogée dans les années 1960. Parmi les innovateurs et les « pères » du modernisme ukrainien se distinguent Mykola Roslavets, Vsevolod Zaderatsky, Levko Revoutsky et, bien sûr, Lyatochynsky. Ce dernier a parcouru le chemin du post-romantisme à l’avant-garde, élargissant l’harmonie, complexifiant les lignes mélodiques, contrapuntiques et rythmiques, et forgeant un style unique que l’on peut qualifier de « panslaviste ».
DdN – Nous voici parvenus au XXᵉ siècle, un siècle illuminé par les élégies si douloureuses de Yevhen Stankovytch ou les symphonies, reconnaissables entre toutes, de Valentin Sylvestrov. Mais j’aimerais quitter le terrain de l’histoire objective pour te poser une question entièrement personnelle. Quels compositeurs ont le plus compté pour toi, dans ta formation, dans ton itinéraire, et dans ta décision d’y consacrer une partie importante – sans doute essentielle – de ta vie ?
VS – Tout a commencé avec la musique du Scriabine tardif. J’ai beaucoup étudié la philosophie, ce qui a permis une combinaison logique : littérature complexe, peinture abstraite et, par conséquent, musique dans un style similaire. Si l’on devait énumérer tous les compositeurs qui m’ont marqué, la liste serait longue. Je m’intéresse à toute l’évolution de la musique, depuis Wagner jusqu’à la musique classique contemporaine.
Pendant mes études, j’ai été influencé par les compositeurs du groupe d’avant-garde de Kyiv, notamment Stankovytch et Sylvestrov (période précoce, lorsqu’il composait la musique dite « boulezienne »), ainsi que par Volodymyr Zahortsev et Leonid Hrabovsky. La musique de Valentyn Bibik a exercé une grande influence sur moi. C’est alors que j’ai écrit ma première œuvre utilisant la dodécaphonie — le cycle 6 préludes pour piano. Stylistiquement, cette œuvre se rapproche des 6 petites pièces op. 19 de Schoenberg et des 5 pièces caractéristiques de Hrabovsky. Les préludes lents du cycle reflètent mon admiration pour la musique de Bibik.
Aujourd’hui, mon compositeur préféré est Bartók, surtout après mes recherches sur les Balkans, leur musique traditionnelle et les interconnexions entre les pays. Sa méthode de travail sur le matériau folklorique est devenue pour moi une sorte de « bible ». Par conséquent, tous les compositeurs que j’ai étudiés comme ses héritiers — Lyatochynsky, Lioubomyr Pipkov, Blaž Arnič, Josip Štolcer-Slavenski et d’autres — ont reçu une attention particulière dans mes articles et analyses musicales pour le Courrier des Balkans. Dans chaque pays, il existe un compositeur du niveau de Richard Strauss, mais l’isolement dû aux guerres, aux événements historiques ou à d’autres circonstances empêche souvent leur reconnaissance. J’ai été impressionné en découvrant la Balkanophonia de Slavenski ou les symphonies de Lyatochynsky — elles n’ont rien à envier aux meilleures œuvres européennes. Enfin, je voudrais mentionner deux compositeurs que je considère comme géniaux : Charles Koechlin et Darius Milhaud. J’ai consacré plusieurs articles et analyses musicales à l’œuvre de Milhaud, notamment à ses quatuors à cordes.
DdN – Il me paraît impossible de terminer cet entretien sans évoquer l’interprète sans lequel ta musique ne serait pas connue en France – à savoir Éric Hénon. Peux-tu nous parler de votre rencontre ?
VS – Éric Hénon est un musicien et pianiste talentueux, toujours à la recherche d’un répertoire original et exigeant. Notre rencontre est assez symbolique. C’était il y a une dizaine d’années, lorsque j’ai créé sur Facebook un groupe destiné à promouvoir la musique des compositeurs ukrainiens, puis aussi la littérature et la peinture. Éric m’a écrit après avoir découvert certaines œuvres. Je lui ai envoyé des partitions, et c’est ainsi que notre échange a commencé.
À ce moment-là, je finissais mes études musicales au conservatoire et je me préparais à poursuivre un cursus supérieur. J’ai mentionné que je composais moi-même, et Éric s’est immédiatement montré intéressé. Je lui ai envoyé mes Six Préludes pour piano, et c’est ainsi que notre collaboration artistique a débuté. Éric m’a beaucoup soutenu en tant que compositeur, et par la suite j’ai écrit plusieurs œuvres pour lui, que je lui ai dédiées.
En 2020, Éric a donné plusieurs récitals à Lille et à Paris. C’est à cette occasion que ma musique a été jouée pour la première fois en France.
Après cela, j’ai connu une longue pause dans mon travail de compositeur. Ce n’est qu’en 2023 que j’ai achevé une œuvre commencée de longue date : la Sixième Sonate pour piano. Dans cette pièce, j’ai développé ma recherche autour de la méthode bartókienne, en la combinant avec des techniques de composition contemporaines, tout en restant dans un cadre tonal. Eric en a donné une interprétation remarquable peu après la fin de l’œuvre, avant d’en assurer la création publique en 2024 lors d’un récital à Lille
DdN – Le moment est sans doute venu de laisser le lecteur écouter les compositeurs ukrainiens dont nous avons parlé. Je sais que tu as choisi des liens musicaux en particulier. Voici donc, cher lecteur, la discothèque idéale de Valentin Smoliak ! Merci infiniment pour cet entretien.
XVIIᵉ siècle ukrainien :
https://www.youtube.com/watch?v=9biQR3AxuVo&list=RD9biQR3AxuVo&start_radio=1
XVIIIᵉ siècle ukrainien :
https://www.youtube.com/watch?v=OEVyiEUVjhg&list=RDOEVyiEUVjhg&start_radio=1
https://youtu.be/piLeUh-ICWE
XIXᵉ siècle ukrainien :
https://www.youtube.com/watch?v=-57RbyedkGU
XXᵉ siècle ukrainien :
https://m.youtube.com/watch?v=dLFrKKt3_YI&list=PLnJkuyaKZulHP27fsbm7s8y1MrwelbbMx&index=4&pp=iAQB8AUB
https://youtu.be/_mHOHCWg07A
https://youtu.be/z4Bzl5CMHXU
https://youtu.be/RM-CBx4OQI8
https://youtu.be/ttlsDEmCKVI
https://youtu.be/moxadWaZdMo
https://youtu.be/3_dhvx_4lOE
6 préludes pour piano de Valentin Smoliak : https://youtu.be/MWM0PX-wGyQ
Sonate n° 6 : https://youtu.be/h64a7BNYXGM
Site de Valentin Smoliak : https://valsmol.wordpress.com/
Valentin Smoliak est également un géopoliticien très écouté. D’abord spécialiste de l’Europe de l’Est, il couvre désormais tous les enjeux actuels. Retrouvez ses analyses sur Le blog sur Le Courrier des Balkans : https://www.courrierdesbalkans.fr/-Notes-et-racines-Le-blog-de-Valentin-Smoliak-
Entretien réalisé le 16 janvier 2026.





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