Les philosophes classiques plaçaient la peur au centre des affects humains – mais cet affect n’a jamais abandonné le terrain de la réflexion, et moins encore lorsqu’il y a de la survie – ou de l’annihilation – d’un État. Le lecteur d’Ernest Jünger se souvient sans doute de ces mots implacables : “Notre époque montre une forte tendance au pacifisme. Ce courant émane de deux sources, l’idéalisme et la peur du sang. L’un refuse la guerre par amour des hommes, et l’autre parce qu’il a peur”. Mais l’admirateur de Lesia Ukrainka se souviendra tout aussi bien de ces paroles : “Je t’ai donné la liberté ; tu as répondu par la peur”.

Cet affect si étrange a certainement le pouvoir de redessiner, pour ainsi dire en sous-main, tous les enjeux d’une époque. Faites le test auprès d’un poutiniste français (je précise qu’un poutiniste n’est pas un homme qui aime Poutine – ou du moins pas nécessairement – mais un homme qui reprend tous ses mensonges). Inutile de lui montrer Poutine pour ce qu’il est, inutile de répartir les rôles entre agresseur et agressé, inutile d’exposer la barbarie des bombardements quotidiens, inutile de lui répéter qu’une démocratie disposant de l’arme nucléaire n’a pas à céder au chantage d’un voyou : la peur l’emportera sur tous les arguments.

Un homme cependant n’a pas peur de vous menacer tous les jours, et c’est justement le fauteur de guerre. C’est évidemment sur la peur – maintenue en interne, par la suppression des opposants, maintenue à l’externe, par le chantage nucléaire – qu’il entend prospérer – cette peur de l’escalade qui ne quittera pas l’Europe de l’Ouest de sitôt.

Face à ce constat, le seul espoir n’est pas dans un internationalisme moral voué à l’échec – mais dans une collaboration technique qui permet au peuple agressé de se défendre efficacement.

Aussi bien, et puisque tel est le fantasme de l’extrême droite, écrivons-le clairement : les Ukrainiens n’ont pas besoin que l’on vienne mourir à leur place – ils le font très bien, si j’ose employer cette tournure tragique, tout seuls. Ils ont besoin de composants électroniques pour leur défense anti-aérienne, ils ont besoin de logiciels pour gagner la bataille électronique, ils ont besoin d’instruments de guidage avancés pour verrouiller et intercepter les missiles de croisière.

Dans cette synthèse du réalisme et de la liberté que Raymond Aron a su illustrer en son temps (“penser tout ensemble les rapports de puissance et les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes”), cette collaboration scientifique est certainement la voie la plus urgente et la plus sensée. Sans compter qu’un tel partenariat pousserait les pays européens à développer leurs propres systèmes de défense au lieu de dépendre d’une manière aussi critique – le mot lui-même est un euphémisme – des Américains.

Déjà partiellement engagé mais très imparfaitement poursuivi, plus efficace que le sacrifice d’une jeunesse européenne que personne ne demande, c’est ce partenariat technologique qui donnera à l’Ukraine de défendre sa population et de montrer au reste du monde ce qui arrive aux dictateurs lorsque le courage – et non la peur – guide les hommes.

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