La pensée humaine a toujours aspiré à l’amélioration, à la découverte du nouveau, à la transformation sous de nouvelles formes. Le mouvement artistique du modernisme s’affirme avec assurance, rejetant les acquis du passé jugés obsolètes et inadaptés à la lumière de la révolution culturelle et du désir de nouveauté. « Faites-le nouveau », écrivait le poète Ezra Pound. Cette soif de renouveau engendre des innovations telles que le courant de conscience en littérature, l’atonalité et le rejet du tempérament classique en musique, ou encore l’abstraction en peinture. Les artistes cherchent à unifier les arts : à fusionner la poésie et la musique, à inventer de nouveaux langages pour exprimer leurs pensées. Ils visent à accroître la densité et la superposition de l’œuvre, à la complexifier au maximum afin d’atteindre quelque chose de grandiose.
Par exemple, les poèmes musicaux de Stéphane Mallarmé, où les mots et les phrases imitent littéralement la musique, ses accords et ses modulations chromatiques. Ou encore le poème symphonique Prométhée d’Alexandre Scriabine : un exemple saisissant du symbolisme en musique, où le compositeur a associé un langage musical entièrement nouveau pour l’époque à une partition de lumière, chaque note du système tonal y étant liée à une couleur précise.
Un tel innovateur absolu dans la poésie ukrainienne du début du XXᵉ siècle fut Pavlo Tytchyna.
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Dans quelque main sur l’eau se tordent
Des serpents… Rêve. Jusqu’au fond.
Le millet fuse à l’unisson —
Et les moineaux lancent leurs hordes.
« File! » la rive a murmuré
“ Couche-toi! » font les saules.
Et les nuages sur les prés
Laissent choir des étoles.
Pavlo Tytchyna s’était donné pour objectif de créer un langage entièrement nouveau pour l’écriture poétique. Il cherchait à fusionner la forme musicale et la forme poétique, à agencer les mots et les phrases de manière à faire résonner la musique comme un leitmotiv éternel, puissant et irrésistible — cette force qui nourrit et inspire. Cependant, le destin en a décidé autrement. Après l’arrivée des bolcheviks, la soumission de l’Ukraine et l’instauration de l’autoritarisme, vinrent les répressions staliniennes : le Holodomor de 1932, cette famine artificielle provoquée par la confiscation du grain et des denrées alimentaires aux paysans, ainsi que les exécutions massives et l’emprisonnement d’innombrables artistes ukrainiens.
Le talent de Tytchyna s’est éteint. Il n’a pas été exécuté physiquement, mais spirituellement. Il est mort en acceptant de devenir le chantre de l’Union soviétique et du Parti.
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Deux filles sveltes – coquelicot dans les tresses –
nous voici bien loin! jeunes planètes!
Et voguent. Harpe dansante. Atomes atones: des ténèbres
à la clarté! Soulèvement la poussière…
En ronde autour du soleil. Et leur frémissement parcourt l’univers.
Deux filles.
Pavlo Tytchyna est né le 23 janvier 1891 dans le village de Pisky, dans la région de Tchernihiv.
Dès son plus jeune âge, Pavlo Tytchyna montra des talents remarquables pour la musique, le dessin et la poésie. Il fit d’abord ses études à l’école primaire du district, ouverte à Pisky en 1897, où son enseignante, Séraphima Moratchevska, joua un rôle déterminant dans son parcours. Le poète lui dédia plus tard un poème intitulé Séraphima Moratchevska.
C’est elle qui conseilla à ses parents d’envoyer leur fils dans l’un des chœurs monastiques de Tchernihiv, où les enfants recevaient également une formation. N’ayant pas d’autres moyens de financer son éducation, les parents de Tytchyna suivirent son conseil. En 1900, à l’âge de neuf ans, après avoir réussi une audition, Pavlo devint chanteur dans le chœur archiépiscopal du monastère de l’Assomption, tout en étudiant à l’école spirituelle de Tchernihiv. Le chef du chœur remarqua vite son talent et lui confia l’enseignement du solfège aux nouveaux venus.
En 1907, il acheva ses études à l’école et poursuivit naturellement sa formation au séminaire théologique de Tchernihiv, où il resta jusqu’en 1913. Dans les classes supérieures, il bénéficia d’une solide éducation artistique sous la direction du professeur de dessin Mykhaïl Jouk, qui l’introduisit également dans le cercle de l’intelligentsia locale.
Une influence décisive sur la formation poétique de Tytchyna fut sa rencontre avec l’écrivain ukrainien impressionniste Mykhaïlo Kotsioubynsky, dont l’œuvre exerça sur lui un profond impact. Grâce à Mykhaïl Jouk, Tytchyna participa dès 1911 aux « samedis littéraires » de Kotsioubynsky.
De 1913 à 1917, il suivit des études à la faculté d’économie de l’Institut commercial de Kyiv, qu’il ne termina pas. Parallèlement, il travailla comme rédacteur au service des annonces du journal Rada et comme secrétaire technique de la revue Svitlo (1913-1914), ainsi qu’assistant chef de chœur au théâtre de Mykola Sadovsky (1916-1917). Pendant les étés, il occupa des postes temporaires au bureau de statistiques de l’administration provinciale de Tchernihiv, où il effectua plusieurs collectes précieuses de folklore.
Plus tard, Tytchyna dirigea le département des chroniques du journal Nova Rada (1917), puis le département de poésie de la revue Littéraire et scientifique (1918-1919). Il fut également président de la section ukrainienne de la maison d’édition nationale (1919) et responsable de la section littéraire du Premier théâtre dramatique d’État de la République socialiste soviétique d’Ukraine (1920).
Pavlo Tytchyna acheva son premier recueil de poèmes, Les Clarinettes du soleil (écrit en 1918, publié en 1919), où il proposa une interprétation ukrainienne du symbolisme, sous l’influence de Mykhaïlo Kotsioubynsky, Walt Whitman, Georg Trakl, ainsi que des poètes ukrainiens Mykola Voronyi et Oleksandr Oless.
Il y développa un style poétique propre, baptisé « clarinétisme » — une conception esthétique du monde exprimée par des moyens poétiques uniques : assonances, allitérations, épithètes et métaphores. Plongé au cœur des bouleversements révolutionnaires, Tytchyna parvint, dans Les Clarinettes du soleil, à dépasser les idéologies partisanes et à donner une véritable empreinte esthétique à la renaissance de son pays.
Le terme « clarinétisme » fut proposé par le critique littéraire Yuriy Lavrynenko et l’écrivain Vassyl Barka pour désigner la qualité stylistique de la lyrique synthétique de la première période de création de Pavlo Tytchyna.
* * *
Lyres ô lyres,
vos échos d’or et sonores parcourent les bois Et carillonnent:
Le printemps, Doux onguent,
Paré de fleurs-perles
S’avance gaiement.
Pensées, pensées,
comme nefs sur les vagues, vous emplissez l’azur
De tons suaves:
Un massacre
Se prépare!
Les pleurs et les rires
Seront tout de nacre…
Je vais, je vois
les clochettes-uis retie, le alouettes jetant
Le printemps
Vient gaiement,
Paré de fleurs-perles
Et tout embaumant.
Ma mie, mon cœur,
tu viens mélancolique ou regorgeant d’allégresse,
A travers champs:
Tends ton arc
De regards!
Les pleurs et les rires
Seront tout de nacre…
Pourquoi les clarinettes ? Le poète n’a pas choisi ce symbole par hasard. Tytchyna jouait de nombreux instruments, dont la clarinette.
Le mot clarinette vient du latin clarus, qui signifie « clair », « lumineux ». Et en effet, cet instrument se distingue par un timbre pur, à la fois doux et limpide, dont la sonorité évoque des rayons de soleil.
Tytchyna conçoit ainsi un recueil de poèmes comparable au Clavier bien tempéré de Bach. Les poèmes y suivent une écriture presque polyphonique : chaque thème se répète, se répond et s’entrelace, tout en conservant une unité de sens et une cohérence intérieure.
Les formes poétiques sont variées : des vers syllabo-toniques classiques aux hexamètres, en passant par le vers libre et la prose rythmée.
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Un beau soir d’été Raphaël
suit le Tibre profond.
« O ciel, ô sort, l’amour luit là.
lilasi, lilanon ».
Son coeur bat plus fort. Il écoute.
Oh, Dieu, comme elle chante!
« Est-ce, oui, est-ce non, quelle barque viendra chercher l’amante?»
La voix approche. Entre les arbres un pan d’azur butine.
« O jeune fille, qui es-tu?
– (gauchement) Fornarine. »
Raphaël la prend par la main, elle pleure et frissonne.
Mais lui la serre dans ses bras:
madone!
Dans ses recueils suivants — La Charrue (Plouh, 1920), Vent d’Ukraine (Viter z Oukraïny, 1924) ainsi que dans les poèmes Skovoroda (1923) et Dans l’orchestre cosmique (V kosmitchnomou orkestri, 1924) — Pavlo Tytchyna continue, d’une part, à développer les thèmes et les images de ses premiers ouvrages, et, d’autre part, à chercher sa place dans la réalité politique complexe de son époque.
Si les événements tragiques et sanglants des années révolutionnaires s’étaient traduits dans son œuvre par l’image monumentale d’une Madone ukrainienne (Mater Dolorosa, Skorbna Matir), le poète se laisse désormais séduire par la propagande communiste, commence à croire en « l’avenir radieux » et en vient même à glorifier les slogans du Parti.
En vérité, nous ignorons quelle fut la part de sincérité dans ces louanges. Selon un critique, le poème Le Parti mène (Partia vede) serait une parodie en vers de la rhétorique communiste. Une chose est certaine : Tytchyna, comme tant d’autres écrivains de son temps, échappa à la terreur stalinienne au prix de son alignement.
Le poème Le Parti mène (Partia vede, 1934) marque un tournant décisif dans la vie et l’œuvre de Tytchyna. Auparavant, il était un poète novateur, profond et original — l’un des créateurs majeurs de la poésie mondiale du XXᵉ siècle. Par la suite, il devient le chantre du dictateur du Kremlin et du parti qu’il servait.
Il faut toutefois reconnaître que, même dans la seconde partie de sa production poétique, subsistent des élans de virtuosité et de sincérité. Ainsi, le poème Les Funérailles d’un ami (Pokhoron drouha, 1943), écho des tragédies de la Seconde Guerre mondiale, est devenu un véritable monument à la mémoire de tous ceux tombés au champ d’honneur.
***
O ma douce Inna, tendre Inna ! Je suis seul. Et il neige…
J’avais tant aimé votre sœur, De mon âme enfantine.Jadis.
Les prés étaient en fleurs.
O ma douce Inna, tendre Inna,
L’amour fleurit, puis soudain se calcine. Il neige, neige, neige.
Et je me souviens de vos yeux,
Comme d’un céleste chœur. Soir d’hiver. Silence. Nous deux.
Je vous suis étranger. Mais quelqu’un crie : c’est ton âme sœur !
Rien que le ciel… les bois chuchotent…. Oh non, ce sont vos yeux : Et je sanglote. Votre sœur ou vous ? J’ai aimé…
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Trois fils
Trois fils un jour sont venus voir leur mère,trois fils étrangers, bien que de sa chair. L’un défend les pauvres, l’autre est pour les riches, et le dernier, plein de forces, languit : c’est un bandit.
« Oh, maman, dit le premier aux yeux bruns, notre monde n’a pas de fin ! Le malheur ne vient pas qu’ici, nous ne vivons pas seuls dans la misère : les gens souffrent partout sur terreà cause des riches maudits ».
« Eh, la mère ! dit le deuxième aux cheveux noirs, qu’importe la vie autre part ?Nous avons ici tout ce qu’il nous faut :blé, charbon et troupeaux. Qu’on aille donc le pendre à une corde,ce damné fauteur de désordre ! »
« Ho, la vieille ! dit le troisième au front bas, chasse-les vite de l’isba, ils vont me fâcher à la fin ! Un bon poing,c’est ça la liberté, le vrai bonheur pour l’homme ! Riche ou pauvre, pour moi c’est tout comme ».
Le premier prend son sabre, le deuxième se met en garde, le troisième tire son poignard…« Oh, fiston, mon enfant, mon fils chéri ! » Tombe mort le bandit. Les deux frères continuent de se battre ― il n’est rien qui les sépare.
La traduction de poèmes – (c) Henri Abril
« Le portrait de P. T. » – Oleksandr Dovjenko :






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