Il est très rare que l’écrivain se montre sous son meilleur jour. Il est très rare que ce soldat bombe le torse. Il est très rare qu’Artem Chapeye se prenne pour Hemingway. À dire vrai, son propos est tout autre : retracer l’invasion à grande échelle de son pays, évoquer sa mobilisation, exposer ses faiblesses d’homme et de soldat aussi honnêtement que possible, décrire ce maudit réveil qui vous rappelle, au petit jour, que la forme à vos côtés est une arme et que votre pays est en guerre. Mais la dimension autobiographique n’est qu’un aspect de ce récit. Son livre s’inscrit dans le droit fil d’une réflexion sur la domination culturelle et, par la force des choses, sur le colonialisme russe – ce colonialisme dévastateur qu’une certaine gauche occidentale – sa famille – a largement choisi de ne pas voir et de ne pas comprendre.
Rencontre à Kyiv avec Artem Chapeye, auteur d’un livre en tous points remarquable, “Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes”.
DdN – Entre le pacifiste contraint de prendre une Kalachnikov lors de l’invasion russe de 2022 et l’écrivain anti-militariste qui découvre l’humanité simple et profonde dont peuvent faire preuve, confrontés à la mort, les soldats, la vie dans l’armée n’a cessé de te surprendre au point de remettre en cause tes convictions de départ. Ces découvertes constituent le sel du récit. Y a-t-il un événement déclencheur – une contradiction initiale – qui t’a décidé à écrire ce livre ?
A.C – Merci pour ton attention et la profondeur de ta question, David. Comme je l’ai écrit dans “Les gens ordinaires…”, le premier sentiment intense, dans les toutes premières heures de l’invasion, a été ce qu’on appelle en Ukraine « la honte espagnole » : le fait d’avoir honte à la place de quelqu’un d’autre. Le choc initial a provoqué un engourdissement, mais ensuite, en voyant des comportements qui privaient une personne de sa dignité, j’ai compris que je préférais mourir physiquement plutôt que de mourir psychologiquement en trahissant ma propre personnalité, telle que je la perçois. Je pense que cela a été, comme tu le dis, le déclencheur de mon envie d’écrire.
En réalité, j’ai commencé à écrire ce qui allait devenir ce livre dès le premier jour de l’invasion, en me disputant avec rage avec Noam Chomsky, qui avait été mon idole jusqu’à la veille. Je ne savais pas encore que j’étais en train d’écrire un livre, bien sûr. À ce moment-là, je ne faisais que réagir. Et il a fallu presque trois ans pour arriver à vingt mille mots, ou peu importe le nombre exact de mots qui forment “Les gens ordinaires…”
DdN – Le pervers qui tue avec délectation se rira de la culpabilité, alors que l’homme décent – celui qui se passerait très bien de porter une mitraillette – est traversé par le sentiment d’être coupable : coupable de ne jamais en faire assez pour sauver son pays. La coutume journalistique voudrait que l’on ne cite pas un passage en entier, mais ce paragraphe est tellement juste que l’on s’en voudrait de le déformer. Peux-tu le commenter pour nous ? “Si tu aides en donnant de ton temps et de ton énergie comme bénévole, tu n’es malgré tout pas dans l’armée. Si tu es dans l’armée, alors tu n’es pas au front – c’est mon cas –, là où les combats sont les plus violents. Si tu es sur la ligne de front — comme Yevhen, par exemple — tu es un officier et non pas un simple soldat : tu peux dormir dans un lit et non à même le sol ; tu es dans un abri souterrain, pas dans une tranchée. Et si tu es un soldat allongé dans une tranchée, alors tu es encore en vie, mais ton ami, lui, n’est plus là.”
A.C – Je ne suis certainement pas le premier à avoir remarqué ce fait (1). Je crois que beaucoup de gens en Ukraine ont parlé de ce paradoxe. C’est la Russie qui a attaqué l’Ukraine, et pourtant ce sont les Ukrainiens qui ont ressenti un sentiment de culpabilité — la culpabilité de ne pas en faire assez pour arrêter la Russie. J’ai consacré tout un passage à ce paradoxe. Ceux qui sont partis se sentaient coupables vis-à-vis de ceux qui restaient. Si quelqu’un restait comme volontaire civil, il pouvait se sentir coupable vis-à-vis de ceux qui rejoignaient l’armée. Et même à l’intérieur de l’armée, on a souvent le sentiment que d’autres font plus que vous, ou prennent plus de risques. Si vous êtes officier, vous vous sentez privilégié par rapport aux simples fantassins, et ainsi de suite.
Je peux seulement ajouter que, selon moi, c’est une réaction psychologiquement saine.
DdN – Tu t’es découvert de nouveaux amis tout en t’éloignant de certains amis avec lesquels tu partageais pourtant de nombreuses idées politiques, exactement comme si la guerre rebattait les cartes de la socialité ordinaire. Impossible de ne pas évoquer, par exemple, le personnage de Serhii le Mystique – cet ami “illuminé” auquel tout devrait t’opposer sur un plan religieux et philosophique, et qui, pourtant, deviendra un soutien précieux…
A.C – “Serhii et moi avons passé des heures à philosopher. Nous partions de points de vue opposés sur bien des sujets. Il me parlait de ses théories sur les « corps subtils » et les « parasites de l’âme » présents sur Terre, tandis que je lui exposais les lois de la physique, tout aussi vertigineuses, et les atomes d’étoiles mortes dont nous sommes faits, la conscience de soi non moins incroyable de ces amas éphémères de matière, ainsi que la condition humaine et l’abandon à l’être. Malgré l’opposition inhérente à nos perspectives, il nous arrivait sans cesse de dire l’un à l’autre : « Je vois que toi et moi nous rapprochons dans nos pensées. », ai-je écrit à son sujet. Il m’a téléphoné hier, et nous sommes toujours aussi proches.
DdN – Joyce écrivait d’une manière cryptique afin de donner du travail aux universitaires, disait-il, pour 100 ans. À l’inverse, Kerouac plaçait la simplicité au-dessus de tout : “one day I will find the right words and they will be simple”. La simplicité est l’une des grandes qualités de ton livre, tant et si bien qu’on a souvent l’impression que tout commentaire compliquerait ce que tu es parvenu à exposer simplement. Est-ce lorsque cette simplicité dans l’expression est atteinte, que, à ton sens, le travail de l’écrivain est terminé ?
A.C – Mon idéal est d’être aussi simple que possible, sans pour autant tomber dans la simplification. Je me sens fier lorsque des gars de mon unité lisent “Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes” sans nécessairement savoir qui étaient Sartre ou Camus. Ou lorsqu’un étranger peut lire ce même livre sans avoir besoin d’aller sur Wikipédia pour savoir qui étaient Taras Chevtchenko ou Skovoroda. Cela dit, je n’évite pas les réflexions philosophiques, les références historiques, etc. Simplement, il n’est pas nécessaire de faire étalage de son savoir. À titre d’écrivain je préfère la métaphore de la transparence. Idéalement, un texte est transparent comme l’eau claire de la mer. Mais plus la vision du lecteur est fine, plus il peut plonger en profondeur dans cette eau. Et personne ne peut en voir le fond — pas même l’auteur. Souvent, nous introduisons dans notre art nos émotions profondes, nos traumatismes ou nos préjugés sans même nous en apercevoir, mais un autre pourra les percevoir mieux que nous.
Pour ce qui est de Joyce, c’est un tout autre sujet. C’est un grand écrivain anglophone. Mais à notre époque, beaucoup savent que peu de chercheurs parleraient encore de lui si, étant Irlandais, il avait écrit en gaélique plutôt que d’adopter la langue de ses colonisateurs. L’un des passages qui m’a le plus marqué dans “Ulysse” est celui où une femme, dans la capitale de l’Irlande, demande — si je me souviens bien — à Stephen Dedalus, l’alter ego de Joyce : « Vous parlez gaélique, êtes-vous de l’Ouest de l’Irlande ? ». Je lisais Joyce dans les années 1990, à une époque où, à Kyiv, la capitale de l’Ukraine, parler ukrainien revenait à dire : ce type vient de l’Ouest du pays. N’est-ce pas une situation particulièrement triste ?
Pour revenir à la question de la complexité : je pourrais être aussi cryptique que je le souhaite, mais un Finnegans Wake jouant avec l’ukrainien et d’autres langues (j’en parle cinq couramment) ne sera pas étudié par les chercheurs, tout simplement. C’est un vaste sujet, celui de l’impérialisme culturel. L’un des exemples les plus choquants reste la question de Saul Bellow : « Qui est le Tolstoï des Zoulous ? » Comme l’a répondu, je crois, Terry Eagleton : « Tolstoï est le Tolstoï des Zoulous ! »
La « grande littérature » a été possible dans les empires parce qu’elle pouvait se diffuser sur d’immenses territoires conquis, et aussi parce que des hommes comme Tolstoï, tout aussi géniaux et tout aussi moraux qu’ils étaient, avaient les moyens matériels de développer ce génie — bénéficiant de loisirs dès l’enfance grâce au travail de leurs serfs, en fait leurs esclaves. Tandis qu’un génie ukrainien comme Taras Chevtchenko a dû faire émerger son talent en dépit de sa condition – Chevtchenko est né serf –, puis en passant dix ans comme soldat/esclave pour avoir critiqué le tsar et son empire — lequel bénéficiait évidemment à des propriétaires de serfs comme le comte en question, Tolstoï. Sujet immense, j’en ai bien conscience.
Je m’éloigne quelque peu du problème « transparence vs lecture cryptique », mais je crois que tout cela est lié. D’autant que cela existe toujours : les « grandes littératures » restent celles des langues des anciens empires, parce qu’elles ont le plus de traducteurs mutuels, par exemple. Combien existe-t-il de traducteurs entre le français et l’anglais, si l’on compare au nombre de traducteurs entre l’ukrainien et, disons, le bengali ? Joyce, qui écrivait en anglais, sera étudié dans le monde entier encore pendant cent ans. Mais qu’en est-il des romans du grand écrivain africain Ngugi wa Thiong’o, romans écrits dans sa langue natale, le kikuyu ?
DdN – Ta réponse montre assez la profondeur qui attend le lecteur s’il se penche au-dessus de “l’eau claire” de ton écriture. Parce qu’il faut malheureusement conclure, j’aimerais que l’on s’arrête un court instant sur le très bel hommage que tu as rendu au jeune écrivain ukrainien Artur Dron – Артур Дронь. Tu soulignes le fait que vos points de départ sont opposés ; et cependant son écriture a réveillé en toi des sensations très profondes, comme si la littérature permettait de créer un langage commun dans lequel tous les traumatismes pouvaient se retrouver et se comprendre. Est-ce la mission, dans le contexte si dur et si particulier qui est le nôtre, de la littérature ?
A.C – Je le crois, mais avec quelques nuances. Artur Dron, par exemple, a une vision du monde très différente, mais il partage une expérience semblable, ou plutôt, il a fait des choix comparables. On apprend à respecter des points de vue opposés et à juger les personnes sur leurs actes plutôt que sur leur “vision du monde”. À l’inverse, il existe des gens qui savent assurément parler mais n’agissent pas. Ou ceux qui manient les mots avec un certain talent et agissent de manière criminelle. Je ne peux pas dire que j’aurais envie de rencontrer et d’aboutir à une « compréhension mutuelle » avec, par exemple, un écrivain talentueux comme Zakhar Prilepine, lequel a clairement soutenu l’agression russe contre l’Ukraine. Il ne faut pas attendre de la littérature qu’elle réconcilie un survivant du génocide et un nazi talentueux.
Kyiv, parc de Babi Yar, septembre 2025.
Artem Chapeye, “Les gens ordinaires ne portent pas de mitraillettes”, Bayard Editions.
Photo : Mykola Hutsman.
(1) Voir par exemple le très bel essai de Iryna Tsilyk , “One, Two, Three”, in State of War, Meridian Czernowitz, 2024.





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