Voilà exactement un an qu’Anton Bondarenko — latiniste, fixeur et traducteur inoubliable — nous a quittés. Sa compagne tenait à prendre la parole aujourd’hui. Nous avons cru bon de traduire cet hommage en français, langue qu’Anton parlait à la perfection.

*

Le cercle vient d’accomplir un tour sur lui-même. Une année s’est écoulée. Une année depuis qu’Anton a pris le chemin du sacrifice. Par son caractère comme par sa manière d’être, Anton n’avait rien d’une victime. Il était le maître de sa vie, de sa parole, de ses actes — et, bien sûr, de sa décision d’entrer dans l’armée.

Anton se levait à cinq ou six heures du matin et courait dix kilomètres. Son entraînement au sein d’Azov et de la Troisième brigade d’assaut fut tel que, pendant sa formation militaire initiale, il réclama de ses supérieurs qu’on augmente encore l’intensité des exercices physiques exigés. Érudit, direct, il ne se réfugiait ni dans la facilité ni dans la complaisance. Il avait gagné le respect de ses frères d’armes et de ses commandants au sein de la brigade Khartia. En une seule année, il était passé du déchiffrement de textes de renseignement aux fonctions de sergent-chef par intérim d’une compagnie d’étrangers.

Anton parlait quatre langues étrangères. Une cinquième — le portugais — faisait déjà partie du programme qu’il s’était fixé à lui-même : Anton attendait l’arrivée de volontaires brésiliens.

La nuit, après les missions de combat, il lisait Virgile, Sénèque, Catulle, Érasme — et dans le texte.

Andriï Lahovsky d’Ahatanhel Krymsky fait partie de ses toutes dernières lectures. Il aimait le théâtre de Lessia Oukraïnka, les œuvres de Dimarov, La Ville de Pidmohylny, les nouvelles de Stefan Zweig et Le Loup des mers de Jack London. Il aimait les journaux intimes. Il tenait le sien sur une chaîne Telegram, Osvitarnia. Il avait créé une chaîne YouTube du même nom, consacrée à la langue, à la littérature et à l’histoire. Anton confectionnait de petites cartes sur lesquelles il inscrivait des mots authentiquement ukrainiens, rares ou oubliés. Il les déposait dans un café précis afin que les gens, en venant prendre une boisson, emportent également une carte — enrichissant ainsi leur vocabulaire. Il avait l’amour des mots, il en était même le conservateur gourmand : il savourait des termes comme «либонь», «позаяк», «діялог», «голярня», «олживо», «заличкуватися», «покіль» — mots qu’il s’arrangeait pour faire vivre au quotidien.

Anton écrivait des lettres passionnantes. Il aimait rouler vite, jouer au tennis, cuisiner ; il aimait le bon café, la sauce pesto, le discours de l’amiral McRaven. Il aimait sa famille infiniment. Il riait beaucoup et ne recherchait jamais à être rassuré. Il disait qu’il dormait aussi bien dans un lit douillet que sur un bloc de pierre à l’intérieur d’une tranchée. Anton aimait les êtres qui avaient quelque chose à dire, les conversations habitées, les choses chargées de sens.

Il savait parfaitement identifier les risques encourus. « Nous sommes en train de nous épuiser » avait-il observé, simplement, après une mission. Plus que tout, il connaissait le prix de la vie dans une Ukraine libre. Lui qui aimait la vie d’un amour sans égal, il était prêt à la perdre. Anton incarnait à mes yeux l’idéal des Grecs anciens : celui d’un homme qui cultive son corps et son esprit d’une égale exigence, qui règle sa conduite sur des valeurs élevées et qui forge son caractère dans l’épreuve.

Le cercle vient d’accomplir un tour sur lui-même. Une année s’est écoulée. Une année qui n’apporte aucune réponse. Mais il reste ton sourire, Anton — le sourire qui était le tien il y a exactement un an et un jour.

    Leave a Reply

    Trending

    Discover more from Kyiv Desk.

    Subscribe now to keep reading and get access to the full archive.

    Continue reading