Au cours de l’année écoulée, afin d’honorer des invitations diverses ou dans le cadre de missions officielles, j’ai consacré nombre de mes jours de congé à l’étranger. Après six années à des postes de combat dans des bataillons d’infanterie de marine, je crois avoir acquis le droit de faire ainsi entendre ma voix. Telle est mon autre mission  : parler en anglais aux Européens de la défense, donner à comprendre des réalités complexes (qu’il s’agisse de mon expérience du combat, de la résistance nationale ou de la survie) à travers la langue de la littérature et de la poésie – langages les mieux à même de transmettre ces expériences fondamentales dans l’ordre du sentiment et du sens. Certains pourraient y voir une forme de privilège. Deux jours de voyage dans un sens puis aussitôt deux jours dans l’autre sens – et par trois moyens de transport différents – exigent pourtant une concentration soutenue, la force de parler de manière convaincante et la capacité de surmonter l’épuisement avant de regagner, à la fin, la zone du front.

Mon souhait est qu’une Ukraine un peu différente se dégage de mes écrits et de mes paroles – et je sens, à chaque intervention à l’étranger, que le regard se modifie effectivement sur notre monde. Notre monde, celui des militaires ukrainiens : un monde où l’on vit selon les lois élémentaires de la guerre, dans l’honneur, parmi des horreurs devenues quotidiennes — un monde difficile à imaginer de l’extérieur. Oui, une autre Ukraine s’en dégage qui ne répond aucunement à l’image que la Russie entretient sur nous: celle d’une pauvre petite province russe et rebelle. Mais une Ukraine également différente de l’image victimaire répandue aujourd’hui, celle d’une nation qui fuit les combats et compte désespérément sur la compassion d’autrui.

J’espère que mes écrits leur donnent à voir ce qui fait de l’Ukraine, pour reprendre le mot de Yaroslav Hrytsak, un tigre européen. Une nation qui ne demande aucunement qu’on la plaigne, qui ne cherche pas à fuir le danger, mais qui, avec calme, prenant acte de l’injustice de la guerre, se défend et les défend contre le plus grand de tous les maux : une vie dans le mensonge et dans la servitude.

L’Ukraine ne réclame d’autre pays que le sien. Nos citoyens, d’autre citoyenneté que la leur. Notre pays est une vieille nation européenne, avec son propre Moyen Âge, sa propre Renaissance et son propre baroque. Avec son modernisme et son avant-garde, son postmodernisme, son folklore et ses instruments traditionnels, son opéra, sa littérature féminine combattante… Une nation avec ses artistes et ses intellectuels, lesquels, aux heures les plus sombres du colonialisme russe, ont continué d’écrire en ukrainien, préservant et transmettant jusqu’à nous la langue et les concepts d’une culture pleinement formée. Et tant d’autres choses encore sur laquelle l’ignorance, malheureusement, joue à plein.

Cette Ukraine qui apprend encore à se défendre, c’est à elle dont je rêve — mais sans naïveté. Une nation qui deviendra, au terme des ces épreuves, l’une des principales puissances militaires, culturelles, politiques et économiques de l’Europe, avec un statut et des capacités à la mesure de son territoire, de ses ressources et de son talent. Un État dont la configuration sera telle que plus aucun pays voisin, petit ou grand, ne pourra soumettre nos citoyens à des procédures humiliantes ou dérisoires (fouiller les valises à la frontière à la recherche de produits laitiers ou de viande, confisquer aux étudiants leurs flacons d’arômes pour cigarettes électroniques). Mais en tout premier lieu, une nation démocratique dont nul ne dictera les alliances ou ne bloquera arbitrairement les décisions. Une nation dont nul voisin ne pourra détruire les monuments dédiés à nos héros, sachant que les conséquences seraient immédiates. Une nation que personne ne cherchera à humilier – surtout pas ceux qui bénéficient de notre lutte – après l’ampleur de ce que nous avons entrepris pour notre propre sécurité et celle de l’Europe. Il est clair que, sans la corruption et le chaos institutionnel, nous serions déjà ce pays-là.

Je le dis sans détour toutes les fois que je suis à l’étranger : c’est une chance pour l’Europe que les Ukrainiens se rattachent, par leur mentalité et leur vision du monde, à la civilisation européenne ; qu’ils n’aient pas accepté l’occupation russe ni consenti à cette prétendue « paix » aux conditions de la Russie, qui dissimule en réalité l’esclavage. S’ils y avaient consenti, la puissance qu’aurait acquise la Fédération de Russie en mobilisant notre population dans son armée et en s’emparant des ressources de notre immense territoire et de nos infrastructures aurait tout balayé sur le chemin de son expansion territoriale, quelle qu’en fût la direction. Une telle perspective modifie les perceptions touchant les rapports de force aujourd’hui.

J’évoque souvent, lors de mes interventions, une histoire qui s’est déroulée à Bakhmout. C’était à Pâques, fin avril 2022. Une famille — un jeune couple avec cinq enfants — est venue nous trouver, nous les militaires, pour nous demander de les aider à évacuer. Ils nous ont également demandé de leur indiquer, quelque part en Ukraine, un endroit où vivre (ce fut chose faite rapidement). Nous avons fait monter toute la famille, avec le strict minimum, dans un grand minibus conduit par une volontaire. Je me suis surpris à la regarder, étonné par la sérénité avec laquelle cette famille de cinq enfants quitta son foyer et ses pigeons pour s’élancer ainsi dans l’inconnu. « Après chaque guerre vient une période de renouveau, m’a dit le père. Je sais qu’elle viendra lorsque tout cela sera terminé. C’est pourquoi je suis tranquille. » J’espère que cette famille vit heureuse aujourd’hui. Lorsque les épreuves et certaines désillusions relâchent leur emprise sur moi, je me souviens qu’au fond, moi aussi, je partage cette certitude.

Y.C, septembre 2026.

Photo : Yaryna Chornohuz, archive personnelle.

Traduction française établie avec l’auteur.

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