Notre invitée vient de publier un essai très original sur le Dynamo Kyiv. Une manière tout en finesse de dribbler bien des clichés sur l’Ukraine, et de penser la résistance populaire autrement. Rencontre avec Nikol Dziub, postdoctoral fellow auprès de la chaire de slavistique et d’histoire de l’Europe orientale à l’Université de Bâle (2023-2025), écrivaine, photographe, et traductrice de quelques très grandes voix de la littérature ukrainienne – dont Maria Matios, Artur Dron, Maksym Kryvtsov et Artem Chapeye.

DdN – Comme tu le rappelles opportunément, le sport a toujours eu une place fondamentale en Union soviétique. “Le football était le sport ultime des Soviets”, écris-tu. Avant de préciser : “Mais il était surtout le sport ultime des esprits libres”.
ND – Oui. C’est une distinction importante, je pense. Il faut bien comprendre que le sport en URSS n’était pas seulement une pratique physique : c’était une mise en scène idéologique. Le corps athlétique y devenait un argument politique à l’international. Comme dans d’autres dictatures, d’ailleurs. Des équipes robustes, disciplinées, harmonieuses, unies dans l’effort, devaient offrir à la nation comme aux regards étrangers l’image d’un système prétendument parfait et supérieur. Si l’on veut, le stade servait à produire autant du consensus que du spectacle. À travers les victoires sportives, l’URSS projetait le mythe d’une société ordonnée, saine, soudée, tournée vers un avenir collectif.
Le sport soviétique était profondément impérial dans sa structure symbolique. Il tendait d’emblée à effacer les nuances entre « russe » et « soviétique », comme si le centre absorbait naturellement les périphéries. Plus tard, bien sûr, le pouvoir a introduit des visages venus des différentes républiques : des athlètes géorgiens, ukrainiens, arméniens, kazakhs, baltes. Cela a créé tout un imaginaire prétendument multiculturel ; mais aussi authentiquement multiculturel que des nounours de toutes les couleurs dans un sachet de bonbons Haribo.
Cette diversité affichée devait prouver le caractère multinational de l’Union. Mais cette représentation relevait davantage de la stratégie que de la reconnaissance véritable. L’empire avait besoin de ses marges pour consolider sa légitimité, tout simplement.
Cela dit, malgré les mécanismes de contrôle, le sportif comme le spectateur restent des êtres humains. Et l’humain n’adhère jamais totalement à la docilité qu’on attend de lui, j’en suis convaincue. Son humanité s’exprime tôt ou tard d’une manière ou d’une autre. Dans les vestiaires, dans les tribunes, autour des stades, les humains parlent, doutent, ironisent, transmettent des récits parallèles, alternatifs, souterrains. Qui en URSS ou dans l’Empire russe n’a pas connu la famine, le goulag, le contrôle policier, le rejet, l’injustice sociale, ethnique et culturelle, la pression et la censure morale, culturelle, sexuelle, spirituelle ou intellectuelle ?
Mais l’empire de la punition, de la censure et du contrôle ne peut jamais tout contenir. Même la peur, la prison ou la mort ne suffisent pas toujours à briser entièrement un esprit, une conscience.
Le sport, en fait, contient une contradiction essentielle : il discipline les corps tout en réveillant une énergie vitale difficile à gouverner. Le sang circule, l’adrénaline monte, le collectif se forme, et avec lui peut apparaître quelque chose de beau, de juste, parfois même de libre. Mais rien n’est jamais acquis. La gloire, les privilèges matériels, voire la simple possibilité de nourrir sa famille dans un système de pénurie pouvaient aussi détourner les consciences.
Il suffit de regarder la pyramide de Maslow : on ne peut pas avoir de libre arbitre, être le créateur conscient de son destin lorsque ses besoins primaires ne sont pas satisfaits.
En URSS, je crois que beaucoup vivaient face à un dilemme moral permanent : se conformer pour survivre ou résister au risque de tout perdre.
À mon sens, c’est dans cette tension qu’il faut comprendre l’importance symbolique du FC Dynamo Kyïv. Soutenir une équipe soviétique signifiait souvent, implicitement, participer au récit de la « grande Russie » centralisatrice. Mais certaines équipes des périphéries nationales sont devenues des lieux de projection identitaire et culturelle.
Le Dynamo Kyïv n’incarnait pas seulement une réussite sportive. C’est quelque chose d’essentiel, qu’il faut bien saisir. Le club représentait, pour beaucoup, une autre manière d’habiter le collectif : une communauté fondée non sur la soumission au centre impérial, mais sur l’attachement à une culture, à une langue, à une mémoire, à une forme de dignité nationale.
Autour du Dynamo se sont agrégés des individus très différents – sportifs, intellectuels, ouvriers, supporters, anarchistes, dissidents parfois – mais réunis par une aspiration commune à la liberté, à l’autonomie et à une appartenance choisie plutôt qu’imposée. Là où l’idéologie soviétique prétendait définir les « bonnes valeurs » d’en haut, ces communautés cherchaient à préserver des valeurs vécues, organiques, héritées de l’expérience humaine plutôt que de la propagande.
Toute la différence réside peut-être là : dans la prétention du pouvoir à définir ce qui doit être vrai, juste ou universel. Les empires parlent souvent au nom de l’unité ; les peuples, eux, défendent simplement leur droit à exister pleinement sans se dissoudre.
DdN – Cet essai sur le ballon rond est l’occasion d’une analyse politique très fine, même s’il ne s’agit pas uniquement de politique. Ton livre est en réalité très sensuel – au sens où il s’agit d’abord de restituer des sensations de jeunesse et d’adolescence – avec une approche tout aussi originale du milieu footballistique – milieu réputé masculin. Pourrions-nous évoquer ensemble cette dimension du livre ?
Oui, sans doute, c’est un milieu masculin, d’une certaine manière, mais peut-être pas tant que ça, en Ukraine en tout cas. Les adolescents ukrainiens qui traînent tard dans la rue parce qu’ils ont peur de rentrer chez eux ou parce qu’ils veulent se sentir libres, il y en a de tous les genres. C’est donc sur la vie de ces jeunes gens, leurs sentiments, leur désespoir, leur mélancolie ou leur désinvolture, qu’il faudrait se poser des questions. Car il s’agit d’une jeunesse issue de classes sociales assez peu favorisées.
Les jeunes fans de foot dont je parle dans mon livre étaient souvent des étudiants des différents départements de l’académie des Beaux-arts. Évidemment, ce n’était pas la jeunesse dorée qui se ruait vers l’école des affaires internationales par prétention et besoin de prestige. À l’époque, la société était vraiment très divisée entre la «jeunesse dorée» et ceux à qui il ne restait plus qu’à se glisser dans « l’alternative », que ce soit dans le milieu du foot ou ailleurs. Et tant mieux, d’une certaine façon !
Moi, je fréquentais un lycée pour la « jeunesse dorée », et j’ai vraiment souffert de ne pas pouvoir paraître l’égale de mes camarades. Honnêtement, c’est insupportable d’être jugée sur la marque de son téléphone, ou la quantité de fringues et de chaussures que l’on possède. Mais je n’avais pas le choix parce que j’habitais dans un quartier pauvre et périphérique et que je devais maintenir mon niveau de français (les écoles spécialisées étaient géographiquement centrales, donc fréquentées par les enfants des plus aisés). C’est pourquoi j’ai été très heureuse de découvrir à un moment que quelque chose d’autre était possible : une jeunesse un peu underground. Parfois très underground, même. Et ce n’était pas un simple mot, puisque les membres de cette « autre » jeunesse se réunissaient dans les souterrains du métro, sous le Maïdan. Je n’allais pas là-bas, pour moi c’était trop. Une fille de mon lycée s’est retrouvée en prison pendant huit ans après s’être bagarrée avec la fille d’un ministre ou d’un général. Une vie détruite, juste comme ça. Le type était prêt à tout pour qu’elle pourrisse en prison. Et elle était très gentille, issue d’une famille respectable (pas fortunée, bien sûr), mais voilà…
Et puis, franchement, les types underground étaient tellement plus intéressants que la jeunesse dorée. Quelque chose vibrait en eux ! Ils savaient observer la société, voir ses défauts, se réunir. Quel esprit critique veux-tu avoir quand tout va bien et que tes parents se remplissent les poches on ne sait comment ?
Concernant la « sensualité », je ne me suis jamais posé la question de ce que je devais écrire ou pas en tant que femme, de la tonalité que je devais privilégier, des sujets que je devais choisir ou exclure… Enfin, je me trompe peut-être… La question est si complexe. J’aime être transparente dans mes propos, mais les autres sont-ils prêts à entendre cette transparence ? J’aime être claire, c’est certain, et je pense qu’on nous a déjà beaucoup emmerdés avec cette histoire de séparation entre hommes et femmes. De même qu’on nous ennuie avec des discours extrémistes insupportables.
En tout cas, il est certain que les choses évoluent. Prends les poètes ukrainiens qui écrivent aujourd’hui dans les tranchées. Ils sont à la fois très courageux et très sensibles. Partager son intimité, évoquer ses souvenirs, c’est une extériorisation de la sensibilité qui demande du courage. Le contexte historique, religieux et culturel a imposé à la création une vision binaire du monde, et sortir de ce cadre est complexe, voire risqué. Toute parole peut être retournée contre toi. Enfin, je m’en fiche, parce que je prends tout ça avec humour. Et j’ai écrit sur le foot parce que cela m’amusait, surtout.
En écrivant mon livre, j’ai surtout essayé d’être libre et honnête. Ce qui ne m’a pas empêchée de me poser des questions. À l’époque dont je parle, nous, les jeunes, nous n’avions pas bonne réputation. Évoquer ainsi ouvertement ce temps-là était donc un pas important pour moi. Même si entre-temps j’ai fait de longues études très sérieuses, je ne voulais plus continuer à jouer le jeu, à me conformer à l’imaginaire de l’intellectuel toujours bon élève. Ce n’était pas mon cas. J’ai beaucoup séché les cours, et j’ai dû le payer cher parfois.
Aujourd’hui encore, nous sommes entourés de censeurs, de gens qui manquent beaucoup d’humilité. C’est tant pis pour eux. Je me suis toujours intéressée aux statuts sociaux et à la pression sociétale. En URSS, ou juste après, on n’avait pas droit à l’erreur, parce qu’on mettait en péril la réputation de toute la famille et son avenir ! J’ai grandi moi-même dans un contexte qui pesait sur mes épaules. Mon père, mon grand-père et mon oncle étaient quand même diplomates. On devait fermer notre gueule sur tous les sujets.
Mais on ne devient pas écrivain par hasard. On le devient pour se débarrasser de toute forme de censure. Pour moi en tout cas, il s’est révélé essentiel, vital même, de me sentir libre. À ma connaissance, il n’y a pas beaucoup de livres écrits sur le football par des femmes. Je ne trouve pas mon livre si sensible ou sensuel que ça, d’ailleurs. Je me suis beaucoup cachée derrière les bannières bleu et blanc et les poitrines larges de mes amis, pour être solidaire avec les gars et les filles qui défendent l’Ukraine. Dans mon prochain livre, en revanche, je franchirai ce cap avec davantage de courage, je crois : il sera beaucoup plus féminin.
DdN – J’aimerais prolonger ta remarque : « les gars et les filles qui défendent l’Ukraine ». Même si tu ne te laisses jamais enfermer dans des thèses sociologiques simplistes, ton livre est intitulé Du stade aux barricades, et ce fil demeure important pour comprendre la transition entre le football et la résistance. Tu montres ainsi comment les supporters ont développé une sorte de savoir-faire insurrectionnel qui deviendra crucial en février 2014, au moment de Maïdan. « On comprend mieux pourquoi ce sont les fans du Dynamo, tout droit descendus du stade central, qui se sont unis pour défendre la ville… », écris-tu. Tu fais ainsi du Dynamo une école d’entraide, mais surtout de « ténacité » — qualité effectivement essentielle dans la guerre présente…
En fait, cette tendance à s’unir autour du football remonte à loin. Elle existait déjà lors de la Révolution orange en 2004, par exemple. J’étais alors en première année de fac.

Nikol Dziub, archive personnelle.
À cette époque, on sentait une grande fracture entre ce qu’on appelait l’Est et l’Ouest de l’Ukraine. Il fallait déjà faire face, ou du moins résister, aux titouchkis qu’on amenait en bus depuis la région de Donetsk. C’étaient des agents provocateurs dont la présence sur le Maïdan pour défendre Ianoukovitch était rémunérée 20 hryvnias par jour. Pour beaucoup, ils venaient de ce qu’on appelle les bas-fonds : des délinquants, des tueurs, des bandits, etc.
Évidemment, les supporters du Dynamo ne pouvaient pas accepter de voir ces gens détruire leur ville et faire croire au monde entier à la légitimité de Ianoukovitch. Nous avions dix-sept ans et étions conscients de tout cela, sans smartphones ni réseaux sociaux. Il y avait un bruit de fond, quelque chose que l’on percevait clairement.
Lorsqu’on a annoncé que des blindés et des bandes armées violentes approchaient de Kyïv, nous sommes descendus dans la rue pour montrer notre présence. Nous étions très nombreux et pleinement conscients de l’enjeu pour l’avenir de notre pays. Même si c’était aussi, pour certains, une excellente occasion de sécher les cours…
À l’époque, à l’université Chevtchenko, les enseignants étaient divisés, il y en avait des deux camps, et certains nous « vendaient » Ianoukovitch, et avec lui l’idée selon laquelle la Crimée devait être russe.
Pour ma part, je n’ai jamais été liée à un groupe politique particulier. Les communistes, les nationalistes : tout cela n’avait aucun sens à mes yeux dès lors qu’il s’agissait de menteurs. Et des menteurs et des voleurs au pouvoir, nous en avons connu beaucoup en très peu de temps.
Moi, je voulais écouter du punk-rock en regardant les skateboards rouler sur la place près de l’Opéra national, boire une bonne bière Obolon et contempler l’infini du ciel étoilé. Tout à fait égoïstement et pragmatiquement, nous ne voulions simplement pas que les policiers viennent nous emmerder.
Nous nous faisions souvent chasser par des oligarques en 4×4 ou réprimander par des dames qui déblayaient la neige à grands coups de pelle. Nous étions hors cadre : aucun régime extrême ne nous convenait. Ni aucun système trop hiérarchique : nous étions, au fond, des anarchistes. Des romantiques épris de liberté et un peu byroniens, certainement.
Bref. Nous n’étions pas tranquilles, mais nous savions que le présent nous appartenait et que l’avenir dépendait de nous. Comment aurait-il pu en être autrement ? Le reste était inacceptable.
Et puis, nous n’étions pas complètement dupes. D’un côté, il y avait Viktor Ianoukovitch, le voleur de chapkas dans les toilettes publiques, qui complotait avec la Russie, toujours tentée d’annexer tel ou tel territoire. De l’autre, il y avait Ioulia Tymochenko, ancienne entrepreneuse dans le commerce des cassettes vidéo, avec une image soigneusement construite sur le modèle de la grande écrivaine Lessia Oukraïnka.
Pendant que les gens passaient d’une crise à l’autre, les rues semblaient partagées entre les oligarques, les babouchkas nostalgiques de l’URSS ou fascinées par la belle Ioulia, et une large classe moyenne qui tentait de trouver sa place dans ce paysage sans se trahir.
Forcément, nous ne pouvions pas rester les bras croisés. Nous buvions de la vodka en rêvant à une révolution qui mettrait fin aux abus de pouvoir. Nous étions très nombreux à partager une bouteille, très, très nombreux, et c’était beau.
Alors, logiquement, il ne fallait pas nous chercher. Et pourtant, la police antiémeute est allée jusqu’à tirer sur les gens. Là, c’était un « non » catégorique. Les Ukrainiens ont appris à se mobiliser, à faire du volontariat, à manier les armes, non parce qu’ils étaient violents, mais parce qu’ils avaient la volonté et le courage de défendre leurs enfants et leur droit de vivre dans un pays décent. Il faut bien le comprendre : les fans de foot dont je parle ne sont pas, pas du tout, animés par un esprit de destruction. Non, c’est un esprit de rassemblement, au contraire, d’union, qui les pousse à agir. Et en ceci ils ressemblent à tous les citoyens ukrainiens qui se lèvent pour défendre le pays et son indépendance.
Mais il y a eu tant de transformations entre 2014 et 2022 que je me sens obligée de m’arrêter ici. D’autres personnes ont observé le pays de l’intérieur bien mieux que moi durant cette période.
DdN – J’aimerais terminer notre entretien sur ce qui m’apparaît comme la qualité majeure de ton livre : sa nature profondément littéraire. Tu penses en écrivain – et c’est pourquoi on ne peut pas réduire ton livre à une thèse. Quels sont les auteurs – mais aussi bien, sans doute, les grandes traductions – qui ont joué un rôle décisif dans ta formation d’écrivaine et de traductrice ?
Merci pour cette question très riche. J’ai grandi dans un univers où le livre était sacré. Je me souviens même de ma mère disant à mon père, lorsqu’il rentrait à la maison avec un nouveau bouquin : « Qu’allons-nous faire de tous ces livres, les manger ? » Et nous, les enfants, lorsqu’il voyait que nous n’avions pas touché à un livre récemment acheté, il venait nous demander des explications. Il savait très bien distinguer un livre intact d’un livre lu.
Mon grand-père, quant à lui, est un grand traducteur du japonais. Il a appris seize langues pour pouvoir lire la littérature mondiale dans l’original. Évidemment, dans le contexte de la censure soviétique, le livre était un objet de désir, et son contenu une fenêtre sur la possibilité de se libérer un jour du joug russe.
À défaut de pouvoir nous acheter une voiture, nous avions une collection de contes du monde entier à la maison. Un livre qui nous fascinait particulièrement, mon frère et moi, était La Mythologie ancienne orientale. Je me souviens qu’à huit et dix ans, assis sur un banc, nous créions des fictions à partir des mythes grecs. Nous dessinions des personnages et notions leurs caractéristiques avant de passer à leurs relations avec les autres. C’est dans ce livre aussi que sont nées les prémices de nos histoires d’amour.
Plus tard, au lycée, à Kyïv, le programme était impressionnant : nous analysions en classe Dante, Shakespeare ou Hugo. J’aimais les livres qui nourrissaient l’imaginaire de la révolte, déchaînaient les passions, glorifiaient le génie populaire, à l’instar du Taon de Voynich, de Mateo Falcone de Mérimée ou du Robin des Bois de Dumas. La poésie, notamment celle d’Omar Khayyam, de Rûmî et de Kabîr, ouvrait de son côté le cœur.
Puis il y avait ces livres qu’on lisait un peu en cachette et qu’on se passait entre camarades. Ces livres qui nous ouvraient les yeux sur le réel grâce à des narrations de vies insolites, loufoques, non conformistes, incongrues. La littérature underground et alternative était alors très bien représentée sur le marché du livre. Je pense à Anthony Burgess, Irvine Welsh, Hunter S. Thompson, Thomas Pynchon, Charles Bukowski, pour qui j’ai un penchant particulier, ou encore J. D. Salinger. Sans oublier l’un de mes héros littéraires français, Romain Gary, et sa Promesse de l’aube, qui m’a sauvée de la déprime.
Dans la littérature ukrainienne, ceux qui ont été importants pour moi, ce sont peut-être avant tout Gogol, Iouri Androukhovytch et Lina Kostenko, à la fois pour leur réalisme et pour leur poétisation de la périphérie et du marginal. Mais il y a sans doute aussi des influences plus inconscientes qui ont pénétré mon imaginaire. Ma mère travaillait au petit musée de Taras Chevtchenko, où je passais mes soirées ; puis elle a dirigé le musée de Maksym Rylskyï.
Quand je me suis lancée dans mon master en littérature, j’ai commencé à subir la fascination des œuvres complètes de Lessia Oukraïnka, notamment les volumes consacrés à la traduction. Elle a traduit quelques-unes des plus belles œuvres de la littérature mondiale, et je ne pouvais contenir mon admiration pour elle. Puis, en travaillant sur son œuvre, je me suis intéressée de plus en plus à ses idées sur la littérature universelle et à son rêve de constituer une bibliothèque de littérature mondiale, avant même que Gorki ne crée une maison d’édition portant ce nom en URSS.
Cette ouverture littéraire visait à libérer l’être humain de toutes les servitudes, à lui rappeler l’importance de sa propre dignité, de son esprit critique, de son libre arbitre et de sa volonté individuelle. Il ne s’agissait pas simplement d’écrire pour écrire. C’était une littérature pleine de culot et d’ambition. Une littérature qui nourrit aujourd’hui encore l’esprit des Ukrainiens et leur permet de tenir. On le voit bien quand on lit les auteurs contemporains – Kostenko, Matios, Kryvtsov, Chapeye, Dron ou Kouznetsova, etc. Ce sont tous de grands écrivains et de grandes personnalités, capables à la fois d’élargir votre horizon et d’approfondir votre pensée. Je suis très chanceuse de pouvoir les traduire. Avec chaque livre traduit, quelque chose en soi se complète, se précise, se révèle, devient possible. Si le livre n’est pas un miroir ou une projection, nous entretenons néanmoins avec lui une relation intime qui rallume parfois en nous un feu longtemps éteint.
Traduire, dans la tradition ukrainienne que je poursuis aujourd’hui sans l’avoir d’abord décidé délibérément, c’est lire en profondeur tout en rendant l’œuvre accessible à des lecteurs dont l’esprit n’est pas encore familiarisé avec elle. La traduction est une tâche presque sacrée dans l’apprentissage de ce qu’est l’être humain, de son rapport à l’individu et au collectif, à l’expérience et au silence qui le construisent d’un bout à l’autre de la planète.
Certes, nous nous ressemblons tous, mais nous sommes aussi profondément différents, et c’est là tout l’enjeu.
Mais je ne m’inspire de rien de manière explicite lorsqu’il s’agit d’écrire, tout simplement parce que les grands auteurs peuvent facilement peser sur ma propre voix, que je tiens à révéler et à préserver dans toute son authenticité.
Entretien réalisé le 2 juin 2026.
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