À Cannes, en recevant son prix, le réalisateur russe Andreï Zviaguintsev déclare : “Des millions de gens de part et d’autre de la ligne de front ne rêvent que d’une chose, que les massacres cessent”. Et aussi : “La seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce carnage, le monde entier attend cela”.
Ces propos sont effarants.
Non, le monde entier n’attend pas le bon vouloir du tsar Poutine. Ce type de discours sert pleinement la logique nihiliste du régime russe et son système d’avilissement : implorer la brute en espérant attirer sa pitié.
Non, Monsieur Zviaguintsev, l’Ukraine agressée n’”attend” pas la fin du “carnage”. Il n’est pas non plus question de “rêver” – comme on regarderait, allongé dans l’herbe, défiler les nuages dans le ciel… L’Ukraine se bat pour mettre fin au système de terreur russe sur son propre sol. Car le pays a bien compris, voyez-vous, que le but de la Russie n’est pas de gagner la guerre, mais, aujourd’hui comme hier, de faire souffrir les individus qui lui résistent.
Sans doute convient-il de citer ici ces quelques lignes de La vie à la lisière, l’ouvrage si important de Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko :
“La plupart des prévisions et analyses à la veille de la grande invasion n’avaient pas pris en compte cette particularité. Elles affirmaient qu’une invasion serait défavorable à la Russie, puisque celle-ci perdrait face à la résistance ukrainienne et à la pression internationale. Seulement, elles partaient du principe que la Russie est un pays qui aspire à la victoire ou à la satisfaction de ses intérêts. Elles n’avaient pas anticipé qu’au cœur de la politique russe siégeait la volonté de châtier et d’infliger la souffrance. Qu’y siégeait non le désir de gagner, mais le désir de voir l’autre perdre. Et tant pis si elle en souffre ; le but du jeu est de faire souffrir l’autre davantage. La Russie est prête à perdre des centaines de milliers de ses propres citoyens pour rayer l’Ukraine de la carte.”
Qu’il est doux de rêver, en smoking et sous les flashes, à Cannes.




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