Elle arrive en tenue de ville, et nous nous asseyons à la cafétéria de la Maison Ukraine (l’ancienne Maison Lénine conçue pour fêter le 60ème anniversaire de l’URSS). Prix Chevtchenko 2024, militaire hors du commun, Yaryna Chornohuz est l’une des écrivaines les plus en vue de sa génération, mais il serait trop facile d’oublier sur quel fond tragique cette œuvre a été conquise. Oui, il serait trop facile d’oublier ce que cette expression – “militaire hors du commun” – signifie.
Le courage féminin au combat n’est pas une nouveauté, et le lecteur de « L’Armée des Ombres », l’inoubliable roman de Joseph Kessel écrit à Londres en 1943, le sait mieux que quiconque. Il y a quelque chose de la célèbre Mathilde chez Yaryna Chornohuz, cette résistante qui parle des combats – combats toujours en cours – d’une voix modeste et mesurée.
Yaryna vient d’avoir trente ans, elle fête sa sixième année au front.
Rien ne prédisposait cette lectrice assidue de Sylvia Plath à rejoindre le 503e bataillon d’infanterie navale, à partir en reconnaissance aux alentours de Zachativka, à soigner les blessés sous le feu de l’artillerie ennemie, et, finalement, à perdre son compagnon au milieu des combats.
Et que dire de cette petite fille – au visage lumineux, au sourire désolé – qu’elle doit quitter à chaque mission ?
La barbarie est un mot encore trop englobant, il ne permet pas de comprendre la peur et la douleur au quotidien. Il y a l’épreuve terrible des tranchées dont le cinéaste Oleh Sentsov nous a livré un témoignage saisissant et Mstyslav Chernov un film inoubliable. Mais il y a aussi – et peut-être surtout – la douleur de l’enfant blessé que l’on découvre en mission et que l’on soigne avec les moyens du bord – cet enfant qui ne comprend pas la guerre, et dont le sort, à cet instant, dépend entièrement de vous.
Medic, agent de reconnaissance et droniste, Yaryna Chornohuz n’est pas connue pour avoir participé à des opérations suicides ou à des exploits fracassants. Ce n’est pas sous cette forme qu’elle marque et continue de marquer la scène littéraire de son pays. Sa vertu principale est la constance – et la simplicité dans la constance. Pour bien comprendre ce que ce mot recouvre, nous devons partir de Butcha et du traitement que l’occupant réserve aux civils sans défense. « Qu’arriverait-il si les Ukrainiens n’avaient pas arrêté les tanks de Poutine aux abords de Kyiv ? s’interroge Yaroslav Hrytsak dans son ouvrage «Ukraine, The Forging of a Nation». Il n’est pas difficile de l’imaginer : 461 civils ont été retrouvés morts après le passage des Russes à Butcha. Dans la campagne environante, 1137 civils ont été abattus, exécution sommaire accompagnée, pour certains, d’actes de barbarie». La seule chose qui attend l’Ukrainien vaincu, c’est la torture, l’humiliation ou la mort. Vérité simple, vérité tellement simple que les diplomates s’ingénient à ne pas la comprendre. La résistance n’est pas une option. Inutile d’aller répétant “cette guerre n’est pas la nôtre” – car c’est toujours l’ennemi qui vous choisit.
Bien que Yaryna Chornohuz prenne quotidiennement à revers la lâcheté des politiciens – ses posts sur Facebook, suivis par des milliers d’usagers, sont d’une franchise féroce –, la littérature seule est à même de fixer, pour aujourd’hui et pour demain, la nature du combat. Un premier recueil est sorti en 2020, « Як вигинається воєнне коло » – La courbe du cercle guerrier – suivi de « Dasein : оборона присутності » – Dasein, défense de la présence – en 2023, deux ouvrages phares de la nouvelle poésie ukrainienne.
C’est à ces vers que l’on dit « libres » que Yaryna a confié la lourde tâche de témoigner de ce moment capital dans l’histoire de l’Ukraine. Rien d’étonnant à ce que la fusion de ces deux éléments, l’État libre et le combattant, soit portée à incandescence dans ces deux recueils.
Parmi de nombreux exemples, on retrouvera dans un poème intitulé « Sur la vérité » tous les thèmes – et jusqu’aux détails biographiques esquissés plus haut – qui composent cet univers vital et sans concession.
SUR LA VÉRITÉ
du froid la terre se débarrasse lentement
complètement
les pétales blancs de la douleur te recouvrent au printemps
la valeur artistique d’un texte faiblit
lorsque l’on parle de victoire –
et cet appel à continuer de vivre
à être heureux malgré les pertes
dans ce pays, tout est mensonge –
sauf la douleur
ici les récits légers
intelligents
sont de toute évidence des mensonges
seule la douleur dit la vérité
le talent pour la distance et les grandes idées
se dessèche sur l’asphalte
au diable les philosophies du monde
la nuit tu rêves
des mères et des morts
qui portent des pierres jusqu’aux tombes
dans les broussailles
qui finiront par s’oublier elles-mêmes
mais non les fils sous les stèles
tu rêves de l’homme assassiné
que tu aimais
quelqu’un te demande un dernier geste de tendresse
et tu le prends dans tes bras
il dit : quelqu’un doit tenir bon
Que ce soit toi
un autre te demande, en plein combat
si tu es toujours en vie
sois le dernier
comme une carte tirée au hasard
avec des yeux fondus dans le feu
si je tombe, ne pleure pas sur moi
et tu rêves d’une perte
qui t’anéantira plus vite qu’une balle
le tir ultime de l’amour
tu rêves à ces villes laissées sous occupation
aucune libération n’effacera jamais les ruines présentes
elles ne sauront jamais la forme qu’elles ont prises
entières
un jour
la vérité est dans la destruction
la tranquillité – un mensonge
le Siversky Donets coule sous l’occupation
la mer d’Azov bat vers la mer Noire
les villes se noient dans la vérité noire
au-dessus d’elles
on dit que l’eau du monde
vient de ces entrailles éventrées
tu rêves d’une petite fille
qui attend ton retour depuis toujours
toi, l’ombre grise de douleur et de cendre
recouverte de fleurs blanches
la perte
qui souffle sur ces flammes
à l’instar des esprits nos corps ont la couleur des forêts
de la terre
notre rage
notre choix de tenir et de tuer
notre consentement à mourir lentement de nos propres blessures
l’accord formel de laisser nos parents
si nécessaire
sans corps ni sépulture
L’État et l’armée perdent cette chair ensemble
L’État et l’armée meurent en même temps
L’État et l’armée boivent ensemble
le calice de l’attente et de l’épreuve.
Notre entretien est censé durer une heure, et je n’ose abuser de son temps. Yaryna doit rentrer retrouver les siens – ses livres, sa fille, et finalement Petro, l’homme qui se bat sur le front Est depuis plus longtemps qu’elle encore. Comme nous remontons l’avenue Khreshchatyk, l’ancienne étudiante en littérature esquisse une phrase en français. «Je suis traductrice dans la vraie vie», me dit-elle – et cette expression si courante – la vraie vie – me frappe comme l’une des plus belles de toutes. Mais ce qui est vrai de la langue l’est bien davantage encore des valeurs que notre continent entend défendre. Puisque l’Europe est cet espace géographique où l’État de droit a pris philosophiquement et politiquement racine, il est assez logique que toutes les dictatures veuillent en finir avec elle. Celle-ci a été, au cours de son histoire tumultueuse, alternativement italienne, anglaise ou française – elle est aujourd’hui ukrainienne.
Bien des idées circulent sur ce pays depuis que certains experts auto-proclamés font le jeu du Kremlin, et cette accumulation de clichés sur l’Ukraine aurait presque quelque chose de divertissant. Mais ces mensonges deviennent odieux lorsqu’ils s’appliquent à des poètes capables de retrouver – comme les résistants avant nous, et sans doute mieux que nous – le sens si dur et si fragile de la liberté.
Kyiv, 2025.
Yaryna présentera son recueil de poésie, “C’est ainsi que nous demeurons libres” (Edition Le Tripode), le 29 septembre, au Théâtre de la Ville, à Paris. Entrée gratuite sur réservation.
Photo : Y.C, 2022.




