Notre collaborateur nous a fait parvenir ce texte sur les mirages de la position “purement esthétique” en temps de guerre.
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En février 2026, l’ambassade d’Ukraine en France a publié une lettre ouverte adressée à la direction du Théâtre des Champs-Élysées, demandant l’annulation des concerts d’artistes russes — Anna Netrebko, Nikolaï Lugansky, Grigori Sokolov, Alexandra Dovgan et Dmitri Masleev. L’argumentation reposait sur des faits publics et vérifiables : certains de ces artistes ont manifesté leur soutien au régime de Vladimir Poutine, se sont produits devant des forces d’occupation, ont reçu des distinctions officielles du Kremlin ou ont participé à la diffusion de l’idéologie du « monde russe ». L’ambassade a considéré la programmation du théâtre comme une forme de normalisation culturelle de l’agression et a appelé à l’annulation des événements.
La réponse du théâtre était largement prévisible : invoquer la liberté de création, l’autonomie de l’art et la responsabilité individuelle des artistes. La « solidarité » et la « responsabilité » proclamées sont restées essentiellement rhétoriques. Une partie des commentateurs culturels français, ainsi que certains émigrés russes se disant anti-guerre, ont perçu l’initiative de l’ambassade ukrainienne comme une politisation excessive de la culture — insistant sur son caractère prétendument apolitique.
Ce débat révèle moins une divergence esthétique qu’un désaccord fondamental sur le rôle de la culture en temps de guerre — et sur la manière dont le soft power russe peut, sans artillerie ni chars, continuer à investir des espaces symboliques au cœur même des démocraties européennes.
Ce cas met en lumière une asymétrie systémique dans la politique culturelle occidentale. Le répertoire classique russe, indépendamment de la nationalité de ceux qui l’interprètent, demeure largement considéré comme un patrimoine européen universel, y compris lorsqu’il est promu par des figures étroitement liées à l’État agresseur. En revanche, l’expérience culturelle et politique ukrainienne reste marginalisée, réduite à un « contexte local » que l’on estime incapable d’influencer les décisions des institutions prestigieuses.
La réaction française révèle une forme subtile de domination culturelle : le centre se réserve le droit de trancher entre ce qui relève du « grand art » et ce qui relève de la « politique ». Ainsi se maintient le statu quo : les artistes du pays agresseur bénéficient des privilèges de la métropole, tandis que les voix périphériques se limitent à des gestes diplomatiques dépourvus d’impact réel.
Même les émigrés russes qui déclarent s’opposer à la guerre deviennent souvent des vecteurs de ce système, contribuant à normaliser le récit culturel russe comme s’il pouvait être dissocié des crimes du régime.
L’ambassade d’Ukraine a utilisé les moyens diplomatiques à sa disposition — appel public et pression morale — mais sans le soutien institutionnel des élites culturelles occidentales, cette voix reste structurellement limitée. Le cas de Grigori Sokolov est révélateur. Ce dernier est inclus dans la liste évoquée plus haut alors qu’il n’existe aucune preuve publique de son soutien à Poutine et qu’il a même participé à des initiatives caritatives en faveur des victimes de la répression en Russie. Cette approche indifférenciée met en lumière une faiblesse du dispositif — lequel ne distingue pas entre les acteurs actifs du récit impérial et les interprètes qui se placent volontairement en retrait.
Dans le même temps, la question centrale demeure : que fait véritablement l’État ukrainien pour promouvoir sa propre culture en France ?
Avant l’invasion à grande échelle, l’Ukraine était presque absente de l’imaginaire culturel occidental, et l’intérêt actuel est en grande partie imposé par la catastrophe géopolitique. L’antidote le plus efficace contre la matrice culturelle impériale russe n’est pas constitué de clichés folkloriques ou d’« exotisme » décoratif, mais d’une représentation ciblée de la culture ukrainienne professionnelle : concerts, récitals, traductions littéraires et collaborations avec des institutions françaises.
L’exécution de musique ukrainienne par des interprètes ukrainiens reste un chemin fragile, car ce tandem demeure marginalisé. Face à l’axe Luganski–Rachmaninoff (interprète —compositeur), des duos ukrainiens comme Petrychenko–Kossenko ou Hromov–Zahortsev sont désavantagés dès le départ : le public et les critiques français ignorent souvent à la fois l’interprète et le compositeur.
En revanche, un axe interprète français/compositeur ukrainien (comme dans le cas de Jonathan Benichou avec Kossenko ou Nyjankivsky) instaure une véritable symétrie 50/50. Cela constitue une percée dans un champ hermétique, une dé-marginalisation et un impact concret contre le « soft power » russe.
J’ai personnellement appliqué ce modèle bien avant l’invasion à grande échelle — à travers les partitions, les enregistrements et une correspondance prolongée avec des musiciens français. Le résultat se traduit par l’exécution de musique ukrainienne en France, avec :
— Jonathan Benichou (Nice, Paris)
— Élisabeth Lecoq (Le Havre)
— Éric Hénon (Lille, Paris).
Voici ce qui fonctionne réellement contre la machine impériale : la culture est une arme, et c’est précisément pour cette raison que les empires l’exploitent avec une constance méthodique.
Aujourd’hui, les déclarations de l’ambassade résonnent encore comme une voix marginale — le cri des populations “indigènes” que l’on opprime, un cri de moins en moins écouté. Dans ce contexte, la réaction française était prévisible. Les structures culturelles occidentales ont été pendant des années infiltrées par la mérule russe, qui s’est lentement glissée dans les poutres maîtresses. À présent, la maison s’effondre — et cette maison, c’est l’Ukraine. Le champignon qui a poussé en son centre, sous la forme de la guerre à grande échelle, révèle le vrai visage de la « Russie exotique » : une impérialité agressive, mystiquement orthodoxe et psychopathologique, qui se signe avant de frapper.
V.S.
Crédit photographique : Jonathan Benichou, archive personnelle.





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