Grand lecteur de « Ceux de 14 » — le livre toujours si vivant de Genevoix — journaliste, photographe, anthropologue de la mémoire, Fabrice Dekoninck tenait à nous parler de Pokrovsk — et surtout d’Ivan, son ami.
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Pokrovsk (Donbass) —
Sur le front le plus exposé du Donbass, les soldats mobilisés en 2025 découvrent une guerre qu’ils pensaient connaître de loin. Ivan, 44 ans, est de ceux-là.
« J’ai très envie de rester en vie. Je veux survivre pour voir grandir mes enfants. »
Ivan, ancien maître d’œuvre dans le bâtiment, sait aujourd’hui ce que ces mots veulent dire. Mobilisé presque par hasard un matin de 2025, il sert désormais dans la 68ᵉ brigade de chasseurs ukrainienne, l’une des unités déployées sur le front de Pokrovsk, dans l’un des secteurs les plus exposés du Donbass. Ville charnière, Pokrovsk est devenue un verrou stratégique : si elle tombait, c’est toute la logistique ukrainienne dans l’ouest de la région qui serait menacée, ainsi que les dernières grandes villes encore tenues par l’Ukraine, Kramatorsk et Sloviansk.
Né en 1981, fils d’un peintre et d’une couturière, Ivan avait cru passer à côté de la guerre. En 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine, il se présente au bureau de mobilisation, mais on le renvoie chez lui : il n’a jamais fait son service militaire, on n’a pas besoin de lui. Il aide comme il peut, en envoyant une partie de son salaire à l’armée, jusqu’au jour où, trois ans plus tard, l’armée vient le chercher dans la rue et ne le lâche plus.
Son basculement dans la guerre s’est joué en quelques minutes. Ce matin-là, café à la main, il s’apprêtait à rejoindre son chantier lorsque des recruteurs militaires l’ont appréhendé dans la rue pour contrôler ses papiers. Le soir même, il dormait en treillis sur un lit superposé, au polygone d’entraînement de Rivne. Entre sa vie d’avant et celle de soldat : quelques formulaires remplis à la hâte, une visite médicale expédiée, un trajet silencieux dans un fourgon militaire.
« Tout s’est enchaîné très vite », résume-t-il.
Longtemps, la guerre s’est imposée à lui par écran interposé : immeubles éventrés, rues de Boutcha jonchées de cadavres, images qu’il pensait comprendre. « J’étais loin du compte, dit-il aujourd’hui. La guerre, on ne peut pas la ressentir tant qu’on n’y est pas. » Ce qu’Ivan a découvert sur le front de Pokrovsk, ce n’est pas seulement la violence du combat, mais l’impossibilité de la partager — y compris avec ceux qu’il cherche à protéger.
Depuis son arrivée, il a déjà enchaîné deux rotations : dix-huit jours, puis vingt-quatre, sans véritable relève. Il décrit peu les manœuvres, presque rien des ordres donnés, des cartes dépliées ou des coordonnées échangées par radio. Ce qu’il raconte, c’est la manière dont le corps apprend à survivre, et dont l’esprit enregistre malgré lui ce qu’il préférerait ne jamais avoir à garder en mémoire.
Les instructeurs, à Rivne, avaient tout détaillé : comment se déplacer, comment se cacher, comment rester en vie et garder en vie le camarade à côté. « Sur le terrain, on s’aperçoit qu’ils avaient raison sur tout », dit-il. Mais aucune consigne ne prépare à ce qu’il redoute le plus : non pas le vacarme du front, mais l’arrêt soudain de tout bruit, quand cessent mortiers, drones et tirs, et que le silence annonce la mort possible à chaque seconde, sans prévenir.
Dans ces moments de tension extrême, chaque son acquiert une épaisseur nouvelle. Au poste de tir, Ivan dit reconnaître le bourdonnement d’une mouche, « noire ou verte », à la seule vibration de ses ailes. « On se dit qu’on devient parano », ajoute-t-il, comme si le cerveau, saturé, finissait par peindre la menace sur chaque bruit, chaque mouvement de l’air.
Il se souvient aussi d’une attaque d’une trentaine de soldats russes ayant tenté d’assaillir leur position. « Sans protection d’artillerie, ils venaient par petits groupes, un par un, trois par trois. » Tous, affirme-t-il, ont été neutralisés. Aucun blessé dans son groupe. « Si je les avais laissés tirer en premier, je ne serais peut-être plus là. » Après la bataille, aucun sentiment de victoire : seulement « quelque chose d’assez répugnant ». Dans la tranchée, il se souvient avoir regardé ses mains. L’eau est rare ; les soldats la réservent au thé et aux nouilles instantanées. Ils disposent de lingettes, alors il frotte, encore et encore. « Comme si ça pouvait effacer ce qu’elles venaient de faire. Même avec toute l’eau du monde, on ne pourra jamais laver ça. »
Ce qui le hante, ce n’est pas seulement l’assaut, mais l’entêtement de ceux qui s’y brisaient. Ils continuaient d’avancer, écrasés par les mortiers, les drones, les armes légères — et pourtant, tous marchaient vers des positions tenues.
« Pourquoi ils continuent ? Est-ce qu’ils comprennent seulement où ils vont ? » demande-t-il, plus pour lui-même que pour obtenir une réponse.
Il ne comprend pas ce qui pousse ces hommes à traverser des milliers de kilomètres pour venir tuer « lui ou ses frères » dans un pays qui n’est pas le leur. C’est cette question-là, plus que les obus, qui ne le lâche plus.
Pour Ivan, la guerre contient une part de vérité impossible à partager, y compris avec ceux qu’on veut protéger. « Tu peux transmettre des compétences, mais pas ce que tu ressens au fond de toi quand tu vis tout ça », résume-t-il. À son fils, bientôt 21 ans, il explique comment se défendre, comment manier une arme si un jour il en a besoin, mais il se refuse à lui faire porter le poids moral des combats.
« Je prie pour que mon fils n’ait jamais à faire la guerre. Personne ne devrait jamais éprouver ça », affirme-t-il. Dans la tranchée, quand les obus se rapprochent ou que le silence s’épaissit, une même pensée revient : mieux vaut que ce soit lui plutôt que son fils. En deux ans et demi, il a déjà perdu ses parents, morts tous deux d’un cancer, et vu son mariage se fissurer sous le poids des départs à l’étranger, aux Pays-Bas puis en Allemagne, et des disputes répétées.
Quand il quitte le front pour rejoindre Trambovka, l’une des maisons de cantonnement de la brigade située à une trentaine de kilomètres au nord-est de Pokrovsk, Ivan dit avoir l’impression de traverser un miroir. D’un côté, les boyaux boueux, les nuits interrompues par les drones et les explosions ; de l’autre, un village où il voit encore des mères, des enfants, quelques promeneurs, un décor de « calme, silence, paix » qui lui paraît presque irréel.
« Même le deuxième jour après avoir quitté le front, tu te réveilles et tu te demandes : “Est-ce que j’ai vraiment vécu tout ça ?” », confie-t-il.
Quand il évoque l’avenir, Ivan parle peu de lui. Il parle de ses enfants, de la maison qu’il rêve de construire quelque part en Ukraine : une terrasse, un auvent en bois, un fauteuil à bascule. Un endroit où ils pourraient le rejoindre, où ils boiraient du thé, du café, « peut-être même du whisky », glisse-t-il dans un rire qui sonne comme une parenthèse fragile.
Il repense alors à l’Europe, aux pays où il a travaillé avant la guerre. Il oppose ce qu’il appelle « la conscience européenne » à la brutalité russe. Il évoque l’aide venue de là-bas — technologies, canons français, obus allemands et polonais. Ce n’est pas un discours politique qu’il prononce, mais l’expérience d’un homme pour qui l’aide venue d’Europe se mesure en heures gagnées, en positions conservées, en vies encore debout.
Pourtant, pour les hommes qui se relaient en première ligne, une certitude demeure.
« La plupart des soldats veulent la fin de cette guerre, dit-il. Ils veulent qu’elle s’arrête. Ils veulent la paix. »
Ivan, lui, formule ce souhait en pensant à un visage précis, celui de son fils, et à cette part de la guerre qu’il espère, jusqu’au bout, ne jamais avoir à lui transmettre.
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Quelques semaines après cet entretien, réalisé le 12 octobre 2025, Ivan est porté disparu en montant au front de Pokrovsk, à la mi-novembre. J’espère pouvoir rencontrer courant février sa femme et ses deux enfants, Anna et Sacha, afin de leur remettre ce témoignage ainsi que l’enregistrement de la voix d’Ivan.
F. D.
Crédit photographique : Fabrice Dekoninck.
Site de l’auteur : https://www.fabricedekoninck.com/





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