Quand la sortie scolaire d’un instituteur français avec des petits Ukrainiens restitue tout un monde — ce monde que les forces russes s’emploient à détruire avec l’acharnement sanguinaire que l’on sait.
Rappelons à toutes fins utiles que la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova pour déportation et transfert illégaux d’enfants depuis l’Ukraine vers la Russie.
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L’école n° 27
La quarantaine frappait chaque hiver avec la régularité d’un événement climatique. On la sentait venir, on la reniflait, des données fuitaient dans la presse et des rumeurs circulaient parmi les parents concernant le niveau de contagion dans les écoles, le nombre de petits malades, le taux d’absentéisme des profs, la progression de maladies hivernales comme la grippe, la bronchiolite ou la gastro-entérite. Un beau matin, la nouvelle tombait du ministère : toutes les écoles de telle ville ou tel arrondissement étaient fermées à partir du lendemain pour une durée de trois semaines. Un supplément de vacances en somme, dans un système qui en était assez chiche en dehors des trois mois de fermeture estivale, et que l’institution faisait rattraper aux élèves en sacrifiant un nombre proportionnel de samedis. Il se disait que c’était aussi pour les écoles un bon moyen de faire des économies de frais de fonctionnement, notamment sur le chauffage. Cette quarantaine, à laquelle l’école française avait cru bon de se soumettre alors que rien ne l’y obligeait et qu’aucun taux alarmant de malades n’avait été observé, était la première que je vivais. Ce devait être aussi la dernière. J’étais nouveau dans le pays. C’était mon premier hiver. Il me restait beaucoup de choses à expérimenter. Elle faisait débuter nos vacances, là où le calendrier scolaire ukrainien n’en prévoyait aucune, une semaine plus tôt. Certains collègues ont pris la direction des stations de ski des Carpates, d’autres ont acheté un billet d’avion pour un pays voisin, la Géorgie, la Roumanie, la Pologne… J’aurais moi-même volontiers pantouflé une semaine de plus si une collègue ne m’avait proposé de l’accompagner à Kherson, où des affaires l’attendaient.
Nelly avait fait une première visite en Ukraine l’année précédant son entrée à l’école française pour y enquêter sur sa grand-mère paternelle dont les origines pointaient vers Kherson. Elle s’y était fait une amie, qui portait le même prénom, avait le même âge et exerçait à peu près la même profession : professeur de français à l’école n°27. Nelly devait y reprendre son enquête et Nellya nous héberger. Nous avions pris un train de nuit et voyagé dans un wagon ouvert au milieu des ronflements et des odeurs de nourriture. C’était la première fois que je prenais un train ukrainien, la première fois que je m’aventurais si loin en dehors de la capitale, la première fois pour beaucoup de choses. Nelly, qui avait déjà fait le voyage à deux reprises pour les besoins de son enquête, était mon guide et mon initiatrice.
Je me souviens d’un froid glacial, un des pires froids ukrainiens, alors que la ville avait une position méridionale, pas très loin des rives supposées plus douces de la mer Noire. La neige avait enseveli tout le centre-ville et un froid sibérien vous transperçait les os. La statue de Lénine, qui trônait encore sur la place principale, ressemblait à un vieux fantôme sorti d’un enfer de glace. Comme convenu, Nellya nous a offert l’hospitalité dans sa petite maison située quelque part à la périphérie. On s’y rendait dans des bus dépourvus de chauffage où le seul confort consistait à se trouver assis à l’abri du vent. Nelly et moi avons commencé par faire les courses à l’épicerie du coin. Notre hôtesse n’avait pas les moyens de nourrir deux invités en plus d’elle-même et de sa fille Ivanna. C’est elle qui nous guidait dans les maigres rayons et nous disait ce qu’il fallait acheter. Devant chaque article, elle guettait notre réaction pour le cas où nous aurions tiqué. Son hospitalité consistait principalement en la fourniture d’une couche dans une pièce correctement chauffée et en une amabilité remarquable. La maison se composait de trois pièces. La cuisine était située au fond du jardin. Il fallait, pour y aller ou en revenir, affronter l’air froid du dehors et traverser un espace encombré de neige. Le plat de volaille que nous y avons goûté et la bienveillance de notre hôtesse étaient si délectables qu’il m’a semblé à ce moment n’exister rien de plus désirable au monde que cette modeste cuisine. Et tant pis s’il fallait, pour marcher jusque-là, empiler trois couches de vêtements et mettre une bonne paire de chaussures fourrées.
Nous avons été rejoints plus tard par Oleksandr, dont je n’ai pas bien compris la position par rapport à Nellya et sa fille, ni père, ni mari, ni amant, ni parent d’aucune sorte, mais membre bien établi de la maisonnée. Il exerçait comme médecin dans un hôpital de la ville, et rentrait assez tard de son cabinet. Il sortait de sa mallette quantité de victuailles et les bouteilles de vodka avec lesquelles ses patients l’avaient payé. Le fruit de son travail se retrouvait donc directement sur la table sous les formes les plus comestibles. Il avait rapporté ce soir-là une douzaine d’œufs, quelques gâteaux faits-maison et l’inévitable bouteille de gnôle locale. La volaille dont nous nous étions régalés provenait d’un précédent troc. Il ne parlait pas, d’abord par ignorance du français, et parce que c’était dans sa nature de rester silencieux. Il ne parlait pas, non, il soufflait, de ce souffle rauque, assez pénible, d’un homme accablé par son propre poids et une fatigue immense. Il buvait et mangeait en silence, avec juste ce bruit de forge. Un verre et une bouchée après l’autre, il parvenait à s’engourdir suffisamment pour se laisser aller à une sorte d’amitié. « Santé ! » disait-il en gardant les yeux rivés sur son verre qui venait choquer le vôtre. Venant d’un médecin, à l’humanité si manifeste, cette expression prenait toute sa force. « Santé ! » répondait-on avec la conviction de tout faire pour la conserver longtemps. Après une soirée idyllique dans la cuisine au fond du jardin, j’ai passé une nuit idéale sur la petite couche que Nellya avait installée à mon intention sur le sol de la pièce principale. Je l’entendais chuchoter dans sa chambre avec Nelly, et Oleksandr ronfler dans la sienne. Rien ne pouvait nous atteindre.
Nellya nous avait donné rendez-vous le lendemain près d’une voie de chemin de fer à partir d’où nous irions rejoindre à pied l’école n°27. Elle nous a présentés à la directrice puis nous a fait faire un rapide tour de l’école, pour nous conduire ensuite auprès de plusieurs collègues qui étaient en train de faire cours. Le hall d’entrée était gigantesque, les espaces de circulation très larges, et chaque salle de classe aurait pu contenir deux des nôtres. Une profusion de chromos et de plantes vertes garnissait le fond de chacune. Les élèves nous accueillaient avec une admiration pleine de retenue. Nous étions les deux Français venus leur rendre visite et apprécier leurs performances. Si les plus jeunes se limitaient à une brève présentation du type « Je m’appelle Dmytro. J’ai 9 ans. Je suis ukrainien. J’habite à Kherson », les plus âgés récitaient de longs poèmes ou débitaient un petit discours sans doute préparé longtemps à l’avance.
Le soir, nous étions allés dans le salon de manucure d’une amie de Nellya. « Impensable de venir à Kherson sans aller à la manucure. » avait décrété Nelly. Quand je me suis vu proposer avec insistance de me faire faire les ongles à mon tour, j’ai commencé par résister, puis je me suis rendu. C’était la première fois que mes ongles suscitaient une telle attention. La prothésiste passait sur eux avec une espèce de tendresse et un savoir-faire très exact. Après tout, elle avait affaire à des ongles français qui méritaient bien qu’on donne le meilleur de soi-même. L’opération me semblait durer beaucoup trop longtemps pour de banals bouts de corne. J’ai réussi à éviter la couche de vernis qu’on se proposait d’y appliquer pour parachever le travail. Et dans le dîner en ville qui a suivi en compagnie de ces femmes, je me suis surpris plus d’une fois à observer mes ongles comme des objets trop délicats pour m’appartenir.
Au printemps de l’année suivante, je suis retourné à Kherson avec ma classe. J’inaugurais la tradition bien établie chez nous du voyage de fin d’année scolaire. Je m’étais coordonné avec Nellya, muni de cette simple feuille de route : nos excursions et visites devaient être en rapport avec l’industrie agricole et alimentaire, le thème sur lequel nous avions travaillé cette année-là. Pour une question de saison, nous avons dû faire l’impasse sur la culture de la pastèque, emblématique de la région. Nous avons pu maintenir les visites d’une conserverie de légumes et d’une usine de produits laitiers. Elles ont bientôt constitué, à la suite d’autres déconvenues, l’essentiel de notre programme, mais se sont trouvées assorties d’un certain nombre de sorties purement récréatives. On allait pouvoir rigoler sans restriction !
Les enseignants de l’école n°27 avaient prévu notre hébergement dans un sanatorium des environs reconverti en « Centre de tourisme ». Il n’avait pas été possible d’organiser l’accueil des élèves dans les familles comme envisagé initialement. Trop peu de candidats en mesure de leur offrir un lit. Nos collègues s’inquiétaient : est-ce que ce ne serait pas trop cher ? Est-ce que les élèves s’y plairaient ? Quelques parents rechignaient. Habitués aux vacances luxueuses à l’autre bout du monde, ils trouvaient le prix ridicule et les conditions d’hébergement indignes de leur rejeton. Pourquoi Kherson quand on pouvait aller buller aux Maldives ou à Zanzibar ? Il a fallu les convaincre. Les enfants ne demandaient qu’à partir. Et ils se sont très bien satisfaits des chambres un peu minables et des grandes salles décaties où ils pouvaient vivre pour quelques jours juste avec les copains.
Nous avons accompagné l’école n°27 pour une excursion à l’occasion de la Journée de la Santé. Les écoles y organisaient traditionnellement de grands pique-niques en forêt censés ouvrir les enfants aux joies de la vie au grand air. Mais l’événement le plus attendu était le spectacle prévu dans une grande salle en notre honneur. « Le spectacle, le spectacle », entendait-on prononcer dans les couloirs avec beaucoup de mystère. On sentait que ce ne serait pas une mince affaire. Et c’est allé bien au-delà de tout ce qu’on pouvait attendre. Ç’a été une succession de tableaux qui s’est étalée sur près de deux heures et nous a laissés éblouis. Au premier rang, les profs de danse, de musique, de gymnastique, d’ukrainien, de français et toutes celles qui avaient contribué à cette magie, couvaient des yeux leurs jeunes prodiges comme si elles avaient encore le pouvoir de leur éviter la chute et de les mener au triomphe.
Je me suis aventuré à mon tour sur la scène pour y improviser un petit discours de remerciement. J’avais l’impression de ne pas être du tout à la hauteur de l’événement. Je tombais dans les à-peu-près d’un orateur hésitant, quand l’école n°27 avait fait la lumineuse démonstration de son savoir-faire. Je voyais Nellya traduire à l’oreille de la directrice et celle-ci plisser les yeux et étirer les lèvres dans ce qui m’a paru être un petit sourire de satisfaction. Puis j’ai entendu le public m’applaudir. C’était la première fois qu’une chose pareille m’arrivait.
À notre départ, les enfants de l’école n°27 ont voulu nous accompagner jusqu’au train. On sentait bien qu’ils ne voulaient plus nous lâcher. Cette fraternisation avec l’école française s’était faite d’autant plus facilement que son public était composé très majoritairement de petits Ukrainiens et Franco-Ukrainiens et que la question de la langue ne s’était même pas posée. L’école française s’était déplacée jusqu’à Kherson depuis Kyiv ; ça aurait pu être depuis Paris. C’était le même genre de prestige. Mes élèves étaient tout excités à l’idée d’une seconde nuit dans le train et se promettaient une nouvelle nuit blanche. Certains exhibaient le bout de papier sur lequel était noté le numéro d’un copain qu’ils se juraient d’aller revoir à Kherson ou d’inviter chez eux à Kyiv. Quand nous avons eu fini de caser les bagages dans les compartiments, nos regards se sont reportés sur le quai. Les enfants de l’école n°27 y étaient toujours massés. Ils voulaient attendre jusqu’à la dernière seconde. Beaucoup pleuraient. Ils étaient en larmes. Ils pleuraient de devoir laisser déjà s’en aller leurs nouveaux amis.
Texte et photographies : I.I. Oblomov.
Ce double voyage à Kherson s’est déroulé au cours des années 2008 et 2009.






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