Le voici, nu comme un ver, s’affichant dans une série d’autoportraits grotesques aux teintes sépia. Tantôt Apollon bedonnant, culturiste jouant du godemiché ou brandissant un sac de lavement, tantôt guerrier ahuri coiffé d’une perruque, brave parmi les braves, une carabine à la main… On ne s’attendait pas à rire en visitant l’exposition consacrée à Boris Mikhailov, qui se tient en ce moment à la Photographers’ Gallery de Londres. Le photographe ukrainien, qui travaille en collaboration avec son épouse Vita, est connu pour ses projets photographiques censurés sous l’ère soviétique et ses séries montrant, à partir des années 90, les conséquences de l’effondrement du communisme sur la société ukrainienne.

Le début de la décennie 90, c’est précisément la période à laquelle Mikhailov réalise ses autoportraits. Il a alors 54 ans et le régime communiste vient de s’écrouler. La série intitulée “Je ne suis pas je” signe un exercice personnel de ridiculisation systématique (et irrésistible) des stéréotypes masculins de l’ère qui s’achève. L’Homme Rouge devait être fort et sain, prêt à prendre les armes ou la pelle pour accomplir le noble idéal communiste. À l’opposé, sur la plupart de ses photographies, Mikhailov prend des attitudes peu flatteuses pour son corps vieillissant. La peau est flasque ou, au contraire, tendue sur un ventre proéminent, le sexe entre ses jambes semble incongru, les expressions du visage sont ahuries ou niaises, le regard vide… Mikhailov explique au sujet de cette série : “Le pays était en train de changer. Si durant l’ère soviétique nous savions qui étaient les héros, désormais l’idée même de héros avait été détruite. Il ne pouvait donc y avoir que des anti-héros”. On doute fortement que Mikhailov ait cru un seul instant aux clichés du héros soviétique tant son parcours, dès ses débuts de photographe, est marqué par la résistance à la propagande d’État et son attrait pour l’underground.

Boris Mikhailov est né à Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine, en 1938. Durant la Seconde Guerre mondiale, son père est enrôlé comme officier au sein de l’Armée rouge. Une nuit de 1941, juste avant l’entrée des nazis dans Kharkiv, le tout jeune Mikhailov et sa mère, qui est juive, réussissent à s’échapper de la ville. Le photographe dit avoir été profondément marqué par le bruit des sirènes et des bombardements qui ont précédé leur fuite. Le bleu profond de cette nuit-là reste pour lui également inoubliable. Ce sera la teinte de sa série “At Dusk”, réalisée en 1993, dont l’exposition propose quelques clichés. Mikhailov y montre des vues panoramiques des rues de Kharkiv où des files d’attente s’allongent devant les magasins, des corps sont affalés sur les trottoirs, des estropiés se traînent sur leurs mains pour mendier. Les photographies sont prises à hauteur de la taille, se rapprochant du niveau du sol — c’est un point de vue sur le monde inhabituel. Mais où est la normalité pour cet univers qui s’effondre ? Le bleu cobalt a été appliqué, après coup, sur les photographies les plongeant dans une éternité toxique.

Dans les années 60, Mikhailov vit et travaille à Kharkiv comme ingénieur dans une usine d’équipement pour l’industrie spatiale. À la même époque, il commence à prendre des photos sans aucune éducation artistique. Il est déjà fasciné par la nudité, qui est un véritable tabou pour l’art du socialisme réaliste. Rapidement, le KGB fouille son appartement et saisit des photographies de femmes dénudées. Mikhailov est renvoyé de son travail. En 1971, il fonde, avec d’autres photographes dont Evgeniy Pavlov et Yury Rupin, ce qui s’apparente alors à un club de photographie baptisé “Vremya”. Ce groupe se donne pour but de créer un langage visuel différent de celui de la photographie soviétique kitsch et pudibonde de l’époque, dont le seul but est de servir la propagande d’État. Vremya est à son tour pris pour cible par le KGB et son unique exposition, en 1983, est interdite le jour même de son ouverture. Peu de temps après, le groupe se dissout, mais son influence, en termes de résistance et d’ironie face à la mythologie soviétique, la glorification de l’Homme Rouge, demeure fondamentale pour les artistes ukrainiens jusqu’à aujourd’hui.

À partir de 1997, Mikhailov et sa femme Vita débutent le projet “History Case” sur les sans-abri de Kharkiv. C’est sans doute la série qui a fait connaître leur travail à l’Ouest. Traités comme des parasites au temps du communisme, les clochards demeuraient cachés, contrôlés, forcés à travailler. L’effondrement de l’Union soviétique et de son système de surveillance les a rendus visibles, livrés à eux-mêmes dans les rues des grandes villes. Ils ont été rejoints par les alcooliques, ceux qui avaient perdu leur travail dans ce nouvel ordre économique et ne pouvaient plus payer leur loyer. Une nouvelle classe sociale s’est formée, sur laquelle Mikhailov ne peut fermer les yeux.

Les portraits en couleurs (ils sont plus de 400, une partie seulement est exposée à la Photographers’ Gallery) sont dérangeants et crus. Les personnes photographiées que l’on reconnaît d’une scène à l’autre apparaissent souvent dénudées, prenant des poses parodiques, exhibant des parties de leur corps comme si elles voulaient nous convaincre, ou se convaincre, de leur réalité. Pour les femmes, le corps est souvent un moyen de subsistance. On reconnaît la maladie, les ulcérations, les tumeurs, comment la misère ronge et malmène les chairs. Un homme ouvre la porte de chez lui, seulement vêtu d’une ancienne veste d’uniforme couverte de médailles. Une femme grimace en gros plan, les yeux clos. On aperçoit aussi des enfants, étrangement hilares, qui partagent des paquets de cigarettes. Leur rire n’a rien de rassurant. Ils ont inhalé de la glue. “History Case” forme une documentation photographique de l’extrême que le photographe décrit lui-même comme un requiem.

Un reproche souvent adressé à Vita et Boris Mikhailov est d’avoir mis en scène les sans-abri, de les avoir payés ou de leur avoir offert à manger pour qu’ils prennent la pose — en bref, d’avoir profité de leur détresse. Interrogée sur la manière dont elle a approché les clochards, Vita Mikhailov explique : “Quand j’étais dans la rue avec un ami et qu’un clochard venait me demander quelque chose, je le traitais comme une personne tout à fait normale. Je lui serrais la main et je lui parlais comme je parlais à mes amis. Vous franchissez la ligne, par conséquent, vous ne devez pas avoir honte de faire partie de leurs vies. Vous ne les abordez pas en cachette, mais vous montrez à tout le monde qu’ils font aussi partie de votre vie.” Le franchissement de cette ligne est la condition même de la rencontre en photographie. Si le photographe et son modèle ne sortent pas toujours indemnes de cette rencontre, le spectateur est-il, lui aussi, prêt à le faire ? Lors d’une interview, il y a une dizaine d’années, Mikhailov admettait : “Par moments, la photographie révèle plus de choses que vous ne pouvez voir”. C’était avant l’invasion de la Crimée, avant l’invasion à grande échelle de la Russie en février 2022. L’exposition montre les photographies que Mikhailov a prises sur les barricades d’Euromaïdan en décembre 2013. Sur l’une d’entre elles, un groupe de jeunes gens emmitouflés se retrouve le soir près d’un brasero. Elle est floue, semble ratée au premier abord. Et puis le spectateur saisit l’œil de l’un des jeunes hommes, qui se détache extraordinairement net sur son profil. Le regard est ferme, il ne cille pas.


L’exposition “Boris Mikhailov: Ukrainian Diary” se tient à la Photographers’ Gallery de Londres, jusqu’au 22 février 2026

Artist portrait by Fast Reaction Group, 1995.

Lien de l’exposition :
https://thephotographersgallery.org.uk/whats-on/boris-mikhailov-ukrainian-diary

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