Quasiment oubliée durant la période soviétique, la poupée ukrainienne appelée “motanka” (mотанка) a été redécouverte par la jeune génération depuis l’invasion russe de l’hiver 2022. Tissant des liens entre les hommes, leur culture et leur terre, cette amulette revêt aujourd’hui un sens et un rôle qui vont bien au-delà du charmant objet décoratif dans lequel on a voulu l’enfermer. 

 La motanka est intrigante à bien des égards. D’origine païenne, c’est une poupée-amulette chargée de protéger la personne à qui elle est offerte. Elle peut alors être remise lors des fêtes annuelles, ou bien pour accompagner les évènements heureux ou malheureux qui marquent la vie de chacun (une grossesse, un voyage, une maladie…).

L’une de ses spécificités est son mode de fabrication. La motanka est faite à la main à partir de fils en fibres naturelles enroulés sur eux-mêmes : elle possède donc un corps “enveloppé” qui, a aucun moment, ne doit requérir de ciseaux ou d’aiguilles. Ces outils sont considérés comme agressifs ou blessants, et seraient donc de mauvais augure pour le récipiendaire de la motanka.

Elle peut être, en outre, richement vêtue. Si c’est le cas, les habits devront obéir à la même technique que la fabrication du corps : aucune coupe, aucune piqûre.

Il est également de coutume de dire que la personne qui fabrique la motanka doit travailler dans le sens des aiguilles d’une montre – et jamais plus longtemps qu’une journée.

Originellement, la fabrication d’une motanka devait obéir aux cycles ascendants ou descendants de la lune rythmant le calendrier païen. Il était également interdit de créer une motanka les vendredis ou samedis car on considérait que ce travail pouvait entrer en concurrence avec celui de la déesse Mokosha, experte en filage et travaux d’aiguilles (chez les anciens Grecs, la jeune fileuse prodige Arachnée n’aura pas eu cette prudence avec la déesse Athéna, on connait l’issu dramatique de cette histoire… ).

Mais ce qu’il y a de plus flagrant chez la motanka est son absence de visage. La raison ? La motanka ne doivent pas encapsuler l’âme d’une personne déterminée : étant un objet de don entre les individus, elle ne doit, précisément, représenter aucune individualité particulière, d’où son absence de traits, même les plus élémentaires. Ainsi, ceux qui reçoivent la motanka peuvent développer leurs propres émotions à son égard —ils ne sont pas prisonniers du regard de la poupée. Une poupée anti-poupée, en somme.

À la place du visage, donc, la motanka porte le plus souvent des bandes de tissus verticales et horizontales de couleurs formant une croix –symbole païen du soleil, non du Christ. Les bandes horizontales représentent la part féminine, les verticales, la part masculine de ce soleil bienveillant.

Ces dernières années, des jeunes artistes ont créé des ateliers uniquement dédiés à leur fabrication et la demande – point remarquable – va grandissante. Parmi les couleurs traditionnelles de la motanka, on retrouve celles du drapeau ukrainien : le jaune du soleil et du blé qui donnent la vie, le bleu associé au ciel au-dessus des champs. Mais il existe de nombreuses versions possibles – de la motanka la plus simple à la motanka la plus raffinée. Certaines portent des habits, des coiffes et des accessoires élaborés ; mais d’autres motankas sont bien plus modestes, et celles-ci ont ma préférence. Je veux ici donner pour exemple deux motankas que je possède : l’une est faite de brins de laine, l’autre a été fabriquée par un enfant ukrainien pour les soldats qui sont au front. C’est une petite boule de tissu qui tient dans la paume de ma main. Elle ne pèse pas plus lourd qu’un moineau.

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